Le septième rapport annuel de la Commission européenne sur les émissions du transport maritime, publié le 29 avril, enregistre un record de CO₂ en 2024, tiré par les contournements du canal de Suez. Derrière ce chiffre se profile une hausse durable des coûts de fret qui pèse sur les économies ouest-africaines. Pour l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), la question est désormais de savoir si ces pressions externes contraindront la BCEAO à resserrer sa politique monétaire.

Le rapport indique que les émissions de CO₂ du transport maritime ont bondi de 12,9 % en 2024, alors même que le volume de marchandises manutentionnées dans les ports de l'Union européenne est resté stable. L'explication tient à la crise de la mer Rouge : les attaques des houthis ont contraint les armateurs à emprunter la route du cap de Bonne-Espérance, allongeant les trajets de 9,3 % en distance et de 8,6 % en temps passé en mer. Les porte-conteneurs, qui assurent l'essentiel du commerce de biens manufacturés, ont vu leurs émissions bondir de 46 %. Cette situation a mécaniquement renchéri les coûts de transport, avec un effet direct sur les prix des produits importés dans la zone UEMOA, où la part des biens en provenance d'Europe et d'Asie via les ports européens reste élevée. Les économies ouest-africaines, déjà confrontées à une inflation importée, subissent ainsi une pression supplémentaire sur les prix alimentaires et les intrants industriels.

Pour les banques centrales de la région, l'enjeu est immédiat. La BCEAO, qui mène une politique monétaire prudente depuis 2023 pour contenir l'inflation dans le corridor de 1 % à 3 %, pourrait devoir réévaluer ses prévisions. L'augmentation des coûts de transport se répercute lentement mais sûrement sur les indices de prix à la consommation, en particulier dans les pays enclavés comme le Mali, le Burkina Faso ou le Niger. Un maintien prolongé de taux d'intérêt élevés freinerait le crédit au secteur privé, déjà atone dans plusieurs États membres. Les obligations souveraines de l'UEMOA, dont les rendements sont indexés sur les taux directeurs, pourraient voir leurs spreads s'élargir si la BCEAO durcit son ton.

Par ailleurs, le rapport met en lumière une intensification des flux entre l'Union européenne et le Maroc, qui atteignent un niveau inédit sur la période 2018-2024. Ce rééquilibrage des routes commerciales au profit du Royaume chérifien n'est pas neutre pour l'UEMOA. Le Maroc, hub logistique et financier, capte une part croissante des échanges avec l'Europe, parfois au détriment des ports ouest-africains comme Abidjan ou Dakar. Cette évolution risque d'affaiblir la compétitivité des exportations de la zone et de creuser le déficit commercial, ajoutant une pression sur les réserves de change et, in fine, sur la stabilité du franc CFA.

La situation crée un dilemme pour la BCEAO : relever ses taux pour lutter contre l'inflation importée ou les maintenir pour soutenir une croissance fragile. Dans un contexte où la dette publique de plusieurs pays de l'UEMOA dépasse 50 % du PIB, une hausse des taux renchérirait le service de la dette et risquerait de détériorer la notation souveraine. Les investisseurs obligataires, déjà attentifs aux signaux de la Banque centrale, pourraient exiger des primes de risque plus élevées. Le marché des titres publics de l'UEMOA, qui avait connu un répit en 2024, pourrait ainsi subir une correction si les coûts de transport ne reviennent pas à la normale.

Au-delà du simple constat environnemental, le rapport européen sur les émissions maritimes agit comme un révélateur des fragilités structurelles des économies ouest-africaines face aux chocs logistiques mondiaux. L'UEMOA, dépendante des importations et intégrée de manière asymétrique aux chaînes de valeur, voit sa marge de manœuvre monétaire se réduire. La question centrale reste la durée de la perturbation en mer Rouge : si elle s'installe dans la durée, la BCEAO devra choisir entre stabilité des prix et soutien à l'activité, un arbitrage qui redessinera le profil des obligations souveraines de la région.