Le directeur général de la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM), Edoh Kossi Amenounve, a été invité à présenter le modèle de la place financière régionale à la 35e Assemblée annuelle de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), à Riga. Ce geste de reconnaissance, qui intervient alors que le Nigeria vient de voir sa note souveraine relevée par S&P et que l’inflation ouest-africaine atteint 15,7 %, pose la question du rôle des obligations souveraines dans la stratégie de financement de l’UEMOA. La BRVM devient un acteur convoité, mais cette exposition accrue a des implications directes sur la politique monétaire de la BCEAO, les taux d’intérêt et la crédibilité du franc CFA.

Infographie — Obligations souveraines

L’invitation de la BRVM à la BERD n’est pas anecdotique. La Banque européenne, historiquement concentrée sur l’Europe centrale et orientale, a élargi son mandat à l’Afrique subsaharienne depuis 2022. En conviant le directeur général de la BRVM, elle manifeste un intérêt concret pour le marché obligataire ouest-africain, le plus structuré de la région. Edoh Kossi Amenounve a présenté les mécanismes de cotation et les garanties offertes par la place d’Abidjan, qui a déjà permis à plusieurs États de l’Union de lever des fonds sur le marché régional. Ce rapprochement ouvre la voie à un possible co-financement de projets d’infrastructure, dont le déficit atteint 118 milliards de dollars dans la région, selon l’Infrastructure Consortium for Africa.

Le contexte d’une région sous pression financière

Ce signal intervient dans un environnement contrasté. Le Nigeria, voisin immédiat de l’UEMOA, a vu sa note souveraine relevée par S&P à « B » avec perspective stable, validant les réformes du président Tinubu. Cette amélioration attire les investisseurs étrangers vers les euro-obligations nigérianes et, par ricochet, stimule l’intérêt pour les titres libellés en franc CFA. Parallèlement, l’inflation en Afrique de l’Ouest est repartie à la hausse en avril, à 15,7 %, ce qui pèse sur les rendements réels et complique la tâche de la BCEAO. La banque centrale doit maintenir la parité du CFA avec l’euro tout en contenant les pressions inflationnistes, un équilibre délicat alors que la demande de titres souverains augmente.

Implications monétaires : entre attractivité et risques

L’afflux potentiel d’investisseurs via la BRVM pourrait modifier la donne monétaire. Une demande accrue pour les obligations d’État émises sur le marché régional tend à faire baisser les taux d’intérêt, réduisant le coût de financement des Trésors nationaux. Cela offre une marge de manœuvre budgétaire, mais peut aussi entraîner une expansion monétaire si la BCEAO ne stérilise pas ces entrées. Historiquement, la banque centrale utilise des opérations d’open market pour absorber les liquidités, mais le volume des placements obligataires pourrait dépasser sa capacité d’absorption. Un effet de bord serait une tension sur le marché interbancaire, avec une hausse des taux courts si la liquidité se raréfie.

L’impact sur le crédit privé est plus ambigu. Les gouvernements, attirés par des conditions avantageuses, pourraient émettre davantage, ce qui risque de « crowding out » le secteur privé, déjà peu représenté dans le financement bancaire. La BRVM reste dominée par les émissions souveraines : en 2025, plus de 80 % des transactions portaient sur des titres d’État. Une diversification vers le financement d’infrastructures, comme le souhaite la BERD, pourrait équilibrer le marché, mais elle exige des réformes pour améliorer la notation des entreprises régionales et réduire la prime de risque.

Le franc CFA à l’épreuve de l’ouverture

La crédibilité du franc CFA est directement exposée à cette nouvelle dynamique. Le régime de change fixe avec l’euro a toujours rassuré les investisseurs internationaux, mais il exige des réserves de change suffisantes. L’entrée de capitaux via les obligations souveraines renforce le compte d’opérations de la BCEAO, ce qui consolide la parité. En contrepartie, une sortie brutale de ces capitaux, en cas de choc externe ou de crise de confiance, mettrait la zone sous pression. Le précédent de 2020, où le Ghana a dû restructurer sa dette locale, rappelle que la liquidité des marchés émergents peut se tarir rapidement.

La géopolitique ajoute une couche supplémentaire. L’intérêt de la BERD, institution occidentale, s’inscrit dans un contexte de concurrence avec la Chine sur les financements d’infrastructures. L’Afrique de l’Ouest est au cœur de ce duel : Pékin a prêté des sommes colossales à plusieurs pays de la région, tandis que l’Europe tente de proposer une alternative via des instruments comme le Global Gateway. La BRVM pourrait devenir une plateforme de coordination entre donateurs traditionnels et États emprunteurs, à condition que les critères de gouvernance soient respectés.

Des fragilités structurelles à ne pas négliger

Malgré ces perspectives, le tableau n’est pas idyllique. Le déficit d’infrastructure de 118 milliards de dollars ne sera pas comblé par les seules obligations souveraines. Les émissions récentes de la Côte d’Ivoire et du Sénégal ont montré des taux d’intérêt en hausse, signe que les investisseurs intègrent un risque de dégradation budgétaire. Par ailleurs, l’inflation à 15,7 % érode le rendement réel des titres et pourrait décourager les investisseurs étrangers si elle persistait. La BCEAO doit donc jongler entre soutien à la croissance et stabilité des prix, un exercice d’autant plus complexe que les marges sont étroites.

L’invitation de la BRVM à la BERD marque une étape dans l’intégration financière de l’Afrique de l’Ouest. Mais cette ouverture accrue expose la zone à des flux de capitaux volatils et renforce l’impératif de discipline monétaire. La capacité de l’UEMOA à mobiliser l’épargne régionale et internationale pour financer ses infrastructures tout en préservant la stabilité du CFA sera le véritable test de sa crédibilité.

Données de référence : Inflation : 0.1% (FMI) · Inflation : 0.1% (FMI)