Le 8 mai 2026, le ministre zimbabwéen de l’Agriculture annonce la restitution de 67 exploitations agricoles à des investisseurs étrangers, ainsi que la possibilité pour plus de 400 fermiers blancs de racheter leurs terres. Ce revirement, après des décennies de réforme agraire contestée, signale une quête de réintégration économique et une redéfinition du lien entre souveraineté foncière et attractivité des capitaux. Pour l’Afrique de l’Ouest, où les questions foncières restent vives, ce cas offre des enseignements contrastés.

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La réforme agraire lancée en 2000 par Robert Mugabe visait à corriger les inégalités héritées de la colonisation, mais elle a aussi provoqué l’expulsion violente de milliers de fermiers blancs, une chute de la production agricole et un isolement économique durable. Les sanctions internationales et le manque d’accès au crédit ont plombé l’économie. Aujourd’hui, le gouvernement d’Emmerson Mnangagwa tente de renouer avec les circuits financiers mondiaux en offrant des garanties aux anciens propriétaires et aux investisseurs étrangers, notamment allemands, danois, néerlandais et suisses.

Cette décision intervient dans un contexte de pression économique : le Zimbabwe peine à attirer les capitaux nécessaires à sa relance. En restituant des fermes inoccupées et en permettant le rachat des exploitations, Hararé espère relancer la production agricole, notamment dans les filières tabac et maïs, et restaurer la confiance des bailleurs de fonds. Le ministre Anxious Masuka insiste sur l’irréversibilité de la réforme agraire, mais la mesure est perçue comme une concession pragmatique.

Les critiques, comme le militant Tendai Mbofana, dénoncent un opportunisme politique, une volte-face qui vide la réforme de son sens révolutionnaire. Ce balancement entre discours radical et réalisme économique n’est pas propre au Zimbabwe : de nombreux États africains oscillent entre affirmation de souveraineté et ouverture aux investissements.

En Afrique de l’Ouest, la question foncière est tout aussi sensible. Au Ghana, au Nigeria, ou en Côte d’Ivoire, les conflits entre communautés locales et investisseurs étrangers (agro-industrie, mines) sont fréquents. La réforme zimbabwéenne, avec ses excès puis son recentrage, illustre les impasses d’une approche trop idéologique et les bénéfices d’une gestion pragmatique des droits fonciers.

Le contraste avec la stabilité des prix au Maroc, évoquée dans nos précédentes analyses, est frappant. Rabat a maintenu ses subventions pour préserver le pouvoir d’achat et la paix sociale, tandis qu’Hararé a misé sur des réformes structurelles, au prix de tensions. Ces deux trajectoires montrent que la gestion des ressources et des terres reste un équilibre délicat entre efficacité économique et légitimité politique.

Pour l’UEMOA, où les émissions obligataires sont sensibles aux risques politiques, le cas zimbabwéen rappelle que la sécurité foncière est un déterminant clé de la notation souveraine. Les investisseurs scrutent les réformes agraires, et tout retour en arrière peut affecter le coût du capital. La décision de Hararé, si elle est menée avec transparence, pourrait servir de test pour d’autres pays confrontés à des revendications foncières historiques.

Le virage zimbabwéen pose une question plus large : jusqu’où les États africains sont-ils prêts à aller pour attirer les capitaux étrangers, tout en préservant leur souveraineté foncière ? La réponse, loin d’être uniforme, dépendra des rapports de force politiques et des priorités économiques de chaque pays. Les futures décisions de Hararé seront suivies de près, tant à Hararé qu’à Abidjan, Dakar ou Ouagadougou.