Pour Cherif Salif Sy, la stabilité macroéconomique du Sénégal ne suffit plus. Dans une récente intervention, l’économiste a esquissé les conditions d’un saut qualitatif, plaçant l’accent sur la transformation productive et l’inclusion. Son analyse intervient alors que le pays s’apprête à exploiter ses premières ressources pétrolières et gazières, interrogeant la capacité à convertir cet atout en développement durable.

Le constat est partagé par de nombreux observateurs : le Sénégal fait figure de bon élève en Afrique de l’Ouest en matière de stabilité politique et macroéconomique. Avec une croissance autour de 6 % ces dernières années, une inflation maîtrisée et un taux d’endettement sous contrôle, le pays coche les cases des critères de convergence de l’UEMOA. Pourtant, derrière ces indicateurs flatteurs, persistent des fragilités structurelles : un tissu productif peu diversifié, un chômage des jeunes élevé et une économie encore trop dépendante des importations. C’est précisément ce décalage que souligne Cherif Salif Sy en appelant à ne pas se satisfaire de la seule stabilité.

L’économiste ne se contente pas d’un diagnostic. Il propose une feuille de route articulée autour de plusieurs leviers : la transformation locale des matières premières, le renforcement du capital humain et l’amélioration du climat des affaires pour attirer des investissements productifs. Son raisonnement rejoint les conclusions de nombreux travaux sur les pays à revenu intermédiaire : sans passage d’une croissance tirée par la consommation et les services à une croissance portée par l’industrie et l’agriculture à valeur ajoutée, le risque de piège du revenu intermédiaire est réel. Pour le Sénégal, l’enjeu est d’autant plus pressant que l’arrivée des revenus pétroliers et gaziers – attendue pour 2024-2025 – pourrait, si elle n’est pas bien gérée, renforcer la malédiction des ressources plutôt que de financer la diversification.

Cette vision s’inscrit dans un contexte sous-régional marqué par des tensions et des déséquilibres. Alors que le Ghana voisin connaît une crise de sa dette et que le Nigeria peine à transformer son pétrole en développement inclusif, le Sénégal dispose d’une fenêtre d’opportunité. Mais celle-ci est étroite : les réformes structurelles nécessaires – éducation, foncier, justice, infrastructures – demandent du temps et une volonté politique constante. Cherif Salif Sy insiste sur la nécessité de dépasser les discours incantatoires pour engager des chantiers concrets, notamment la réforme du système éducatif afin de l’adapter aux besoins du marché du travail, ou encore la simplification du cadre réglementaire pour les PME.

Au-delà des prescriptions, ce qui frappe dans l’analyse de l’économiste, c’est l’accent mis sur la dimension humaine du développement. La stabilité, rappelle-t-il, n’a de sens que si elle profite au plus grand nombre. Or, les inégalités persistent au Sénégal, avec un indice de Gini qui stagne autour de 0,40 et des disparités territoriales marquées. Le saut qualitatif qu’il appelle de ses vœux suppose donc une redistribution plus efficace des fruits de la croissance, via des politiques sociales ciblées et un renforcement de l’État social. C’est là un point souvent éludé dans les débats techniques sur la compétitivité.

Les réactions à ses propos n’ont pas tardé. Certains y voient une critique implicite des politiques menées jusqu’ici, d’autres une contribution utile au débat public sur le Plan Sénégal Émergent (PSE) et sa révision. Mais au-delà des clivages, le diagnostic de Cherif Salif Sy offre une grille de lecture pertinente pour comprendre les défis du Sénégal post-Covid et pré-pétrole. Il rappelle que la stabilité n’est pas une fin en soi, mais le socle à partir duquel bâtir une prospérité partagée.

Les conditions d’un saut qualitatif pour le Sénégal ne sont pas uniquement économiques : elles sont aussi politiques et sociales. L’appel de Cherif Salif Sy résonne avec les réflexions en cours dans plusieurs capitales ouest-africaines, confrontées à la même interrogation : comment passer de la résilience à la transformation ? La réponse, pour Dakar comme pour ses voisins, déterminera la trajectoire de développement de la région pour la prochaine décennie.