L’armée sénégalaise a mené, du 1er au 7 mai 2026, une opération d’envergure baptisée ELOL dans le département de Bignona, près de la frontière gambienne. Quatorze personnes ont été interpellées et plus de six tonnes de produits illicites saisies, dont trois tonnes de chanvre traité et deux tonnes de graines. Cette intervention, rare par son ampleur et ses moyens, cible une économie clandestine qui prospère depuis trente ans en Casamance et constitue un défi persistant pour la stabilité et les finances publiques de la région.
Opération ELOL : l'économie souterraine du chanvre en Casamance
L'armée sénégalaise a mené une opération d'envergure dans le département de Bignona, ciblant un réseau clandestin qui prospère depuis trente ans.
Trente ans d'économie de guerre
Début de la culture du chanvre indien dans le nord de la Casamance, en parallèle de la rébellion casamançaise.
L'économie souterraine alimente les groupes armés. Le chanvre devient une source de financement majeure.
Opération ELOL : saisie record de 6,2 tonnes. L'armée qualifie la zone de « bastion de la cannabiculture ».
Forces engagées & réseau clandestin
Un réseau « bien organisé, de la production à la distribution » selon l'état-major.
Zone de l'opération : le quadrilatère stratégique
Bastion de la cannabiculture clandestine depuis 30 ans. L'opération ELOL a ciblé un quadrilatère reliant plusieurs localités.
« Un record de saisies »
— Commandant de la Légion de gendarmerie de Ziguinchor, soulignant l'ampleur des circuits illicites en Casamance.
Enjeux pour la stabilité régionale
Le chanvre a financé la rébellion casamançaise pendant trois décennies.
L'économie souterraine échappe à tout contrôle fiscal et alimente la corruption.
Moyens exceptionnels (drones, GIGN, génie) pour un « bastion » historique.
L’opération ELOL s’est déroulée dans un quadrilatère stratégique reliant plusieurs localités du département de Bignona, considéré par l’état-major comme un bastion de la cannabiculture clandestine. Les forces engagées – 1er Bataillon de parachutistes, 5e Bataillon d’infanterie, génie militaire, gendarmerie de Ziguinchor, GIGN, cynogroupe et drones – témoignent de la priorité accordée à cette zone. Le commandant de la Légion de gendarmerie de Ziguinchor a évoqué un « record » de saisies, soulignant l’ampleur des circuits illicites en Casamance.
La culture du chanvre indien dans le nord de la Casamance remonte au milieu des années 1990. Elle s’est développée en parallèle de la rébellion casamançaise, alimentant une économie de guerre qui a permis aux groupes armés de financer leurs activités. Les saisies incluent non seulement du cannabis transformé et des graines, mais aussi des armes, des intrants agricoles et du matériel logistique, indiquant un réseau bien organisé, de la production à la distribution.
Sur le plan économique, cette économie souterraine représente une fuite de capitaux considérable pour le Sénégal et les États voisins. Le cannabis produit en Casamance est en partie exporté vers la Gambie, la Guinée-Bissau et au-delà, via des routes terrestres et maritimes. Les recettes générées échappent à tout contrôle fiscal, privant les finances publiques de ressources qui pourraient être investies dans le développement local. Selon des estimations d’experts, le marché du cannabis en Afrique de l’Ouest représente plusieurs centaines de millions de dollars par an, dont une part significative provient de la Casamance.
L’opération ELOL s’inscrit dans une stratégie plus large de l’État sénégalais visant à reprendre le contrôle territorial dans le sud du pays. Après des décennies d’insécurité liée au conflit casamançais, les autorités ont multiplié les initiatives sécuritaires et de développement. Toutefois, la persistance de ces cultures illicites révèle les limites des approches exclusivement répressives. Le lieutenant-colonel Adama Sy, chef de corps du 1er Bataillon de parachutistes, a précisé que l’objectif était double : détruire les champs et remonter les réseaux. Cette approche combinée vise à frapper à la fois l’offre et les structures criminelles.
Au niveau régional, ce type d’opération a des implications pour la CEDEAO et l’UEMOA. La lutte contre les trafics illicites est une priorité commune, mais les moyens diffèrent entre États membres. Le Sénégal, avec son armée professionnelle et ses unités d’élite, dispose d’une capacité d’intervention que peu de pays voisins peuvent égaler. Cependant, l’économie du chanvre est également présente en Guinée-Bissau, en Gambie et en Guinée, où les réseaux transfrontaliers prospèrent. Une coordination régionale est indispensable pour éviter les déplacements des cultures vers des zones moins surveillées.
L’impact sur les populations locales est un autre enjeu. La culture du chanvre offre des revenus souvent supérieurs aux cultures légales, dans une région où les alternatives économiques sont rares. Les paysans, parfois contraints par les groupes armés, n’ont guère le choix. Sans programmes de reconversion crédibles, les opérations militaires risquent de créer un vide économique qui pourrait être comblé par d’autres activités illicites, voire par un regain de la rébellion.
Depuis 2024, le gouvernement sénégalais a annoncé des projets de développement agricole en Casamance, notamment dans les filières anacarde, riziculture et maraîchage. Mais leur mise en œuvre reste lente. L’opération ELOL intervient dans un contexte où les autorités cherchent à démontrer leur détermination, à quelques mois des élections locales. Elle envoie un signal aux réseaux criminels, mais aussi aux investisseurs et aux partenaires internationaux, sur la capacité du Sénégal à sécuriser son territoire.
Au-delà de la saisie record, l’opération ELOL pose la question de la transition économique en Casamance. Pérenniser la lutte contre la cannabiculture nécessite une approche intégrée mêlant sécurité, justice et développement. Dans une Afrique de l’Ouest où les trafics illicites pèsent sur la stabilité et les finances publiques, le cas sénégalais illustre les défis d’une sortie durable de l’économie souterraine.