Depuis le 27 juillet, deux réalisateurs français sont détenus au Togo, inculpés de "fausses déclarations" après un tournage dans le nord du pays. Cet incident, qui intervient alors que Lomé cherche à attirer les investissements étrangers, met en lumière les contradictions d'un régime qui oscille entre ouverture économique et contrôle politique. Alors que la Côte d'Ivoire et le Sénégal affichent des croissances soutenues, le Togo risque de payer un lourd tribut en termes d'image et de crédibilité auprès des bailleurs de fonds et des investisseurs.

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Les faits sont connus : deux journalistes français, travaillant pour l'émission "Les Routes de l'impossible" (France 5), ont été arrêtés près de Kara, dans le nord du Togo, alors qu'ils préparaient un documentaire. Après une première détention pour des soupçons d'espionnage, non confirmés par l'analyse de leurs images, ils ont été réincarcérés pour un problème de visa, avec un collaborateur togolais. Ils sont aujourd'hui détenus au camp d'Agoè Logopé, près de Lomé. La société de production Tony Comiti affirme que le tournage avait été préparé avec les autorités, ce qui contraste avec la rigueur des poursuites.

Au-delà du sort des journalistes, cette affaire révèle un paradoxe profond. Le Togo, sous l'impulsion de Faure Gnassingbé, a multiplié les réformes économiques pour améliorer son climat des affaires. Le pays a notamment lancé de grands projets d'infrastructures, comme le port en eau profonde de Lomé, et cherche à se positionner comme un hub logistique régional. Les institutions financières internationales, comme la Banque mondiale, ont salué ces efforts. Mais cette stratégie d'ouverture économique coexiste avec un verrouillage politique et médiatique qui ne cesse de s'intensifier, comme le soulignent les rapports de RSF et de la BBC.

Cette tension n'est pas nouvelle. Depuis l'arrivée au pouvoir de Faure Gnassingbé en 2005, le Togo a connu des épisodes récurrents de répression des opposants et des médias. Cependant, l'affaire actuelle intervient dans un contexte régional particulier. La CEDEAO, déjà fragilisée par les coups d'État au Sahel, voit ses principes de bonne gouvernance et de respect des droits de l'homme mis à mal. Le Togo, membre de l'organisation, envoie un signal contradictoire : alors qu'il participe aux efforts de médiation dans la région, il bride les libertés chez lui.

Cette affaire a également des implications économiques directes. Le tourisme et les industries culturelles, bien que modestes, sont des secteurs où le Togo espère se développer. Mais l'image d'un pays où des journalistes sont arrêtés pour un simple problème de visa peut dissuader les investisseurs, notamment dans les secteurs des services et de la technologie. De plus, les partenaires traditionnels, comme la France et l'Union européenne, qui financent une partie des projets de développement, pourraient conditionner leur aide à des progrès en matière de droits de l'homme.

La comparaison avec les voisins est éclairante. Au Sénégal, la croissance économique est portée par le secteur pétrolier et gazier, mais aussi par une relative stabilité politique qui rassure les investisseurs. En Côte d'Ivoire, la croissance reste robuste, portée par l'agro-industrie et les services, dans un climat politique apaisé depuis la crise post-électorale de 2010-2011. Le Togo, lui, peine à se défaire de son image de régime autoritaire, ce qui freine son attractivité malgré des atouts indéniables.

L'affaire des journalistes français s'inscrit donc dans une tendance plus large de durcissement du pouvoir togolais, qui semble prêt à sacrifier sa réputation internationale pour maintenir un contrôle strict sur l'information. Ce choix, s'il se confirme, pourrait avoir des conséquences à long terme sur l'économie du pays, en particulier sur sa capacité à attirer des capitaux étrangers et à s'intégrer pleinement dans les chaînes de valeur régionales.

Il serait toutefois réducteur de ne voir dans cette affaire qu'un simple signe d'autoritarisme. Le Togo est aussi un pays en transition, où les institutions sont encore fragiles et où les pratiques héritées du passé persistent. La détention de ces journalistes pourrait être le résultat d'une administration zélée, plutôt que d'une décision délibérée au plus haut niveau. Mais les déclarations du pouvoir, qui n'a pas réagi officiellement, laissent planer un doute sur la volonté de clarifier la situation.

En attendant, cette affaire écorne l'image du Togo sur la scène internationale, au moment où le pays cherche à jouer un rôle plus important dans la région. Elle rappelle que la crédibilité économique ne se décrète pas, mais se construit aussi par le respect des libertés fondamentales. Pour les observateurs, c'est un test : le Togo saura-t-il transformer cet incident en opportunité pour réaffirmer son engagement envers l'État de droit, ou choisira-t-il de s'enfoncer dans une logique répressive ? La réponse déterminera en grande partie l'avenir économique du pays.

Au-delà du cas togolais, cette affaire illustre les dilemmes auxquels sont confrontés de nombreux États ouest-africains, pris entre les exigences de la gouvernance démocratique et les réflexes autoritaires. Alors que la CEDEAO et l'UEMOA promeuvent l'intégration régionale et l'harmonisation des normes, les pratiques nationales divergent souvent. Le Togo, en particulier, devra trouver un équilibre entre son ambition de devenir un hub logistique et commercial et la réalité de son système politique. L'issue de cette affaire sera scrutée de près, car elle pourrait influencer la perception des risques par les investisseurs dans toute la région.