En juin 2026, l’État sénégalais a levé 2022,6 milliards de FCFA sur le marché intérieur, dépassant de 2,9 % son objectif semestriel. Un répit apparent qui masque une dépendance croissante au marché régional, seul canal ouvert depuis la suspension du programme FMI et la dégradation des notations souveraines. Mais ce choix stratégique pourrait fragiliser l’ensemble de la zone UEMOA, où l’encours de dette du Sénégal atteint déjà 5106,8 milliards de FCFA, soit le deuxième plus gros stock de la région.

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L’année 2026 s’annonçait sous de mauvais auspices pour les finances publiques sénégalaises. L’affaire de la dette dite cachée, la suspension du programme du Fonds monétaire international et la cascade de dégradations de la notation souveraine avaient tarit l’accès aux euro-obligations et aux financements concessionnels. Privé des marchés internationaux et des appuis multilatéraux, le gouvernement de Bassirou Diomaye Faye s’est résolument tourné vers le marché financier régional, celui de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Cette réorientation était prévisible, mais son ampleur interroge.

Au premier semestre, l’État a émis pour 1698,5 milliards de FCFA de titres publics, dont 920 milliards de bons assimilables du Trésor (BAT) et 778,5 milliards d’obligations assimilables du Trésor (OAT). S’y ajoute le premier appel public à l’épargne (APE1) de l’année, clôturé le 26 mars, qui a rapporté 304,1 milliards. Au total, la moisson atteint 2022,6 milliards de FCFA, légèrement au-dessus des 1966 milliards prévus au calendrier d’émission initial. L’objectif annuel global est de 4132 milliards de FCFA sur le marché intérieur, dont 2752 milliards via les titres publics, 1200 milliards via les APE et 180 milliards via un sukuk.

Un endettement régional qui pèse

Ce recours massif au marché régional a un prix : l’encours de la dette sénégalaise sur le marché des titres publics a grimpé à 5106,8 milliards de FCFA à fin juin. Le pays est désormais le deuxième plus gros débiteur de la zone UEMOA, derrière la Côte d’Ivoire. Cette position expose Dakar à un double risque : d’une part, une forte concentration de la dette sur des échéances courtes (les BAT dominent), d’autre part, une vulnérabilité accrue au resserrement des conditions de liquidité régionales. Les remboursements effectués au premier semestre, 1171,8 milliards de FCFA, laissent entrevoir une pression de trésorerie soutenue.

La Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) suit de près cette évolution. Si le marché régional a montré une capacité d’absorption remarquable – avec des taux qui sont restés contenus malgré la hausse des volumes –, un effet d’éviction commence à se faire sentir. Les émissions sénégalaises, par leur taille, tendent à réduire la place disponible pour les autres États de l’Union, notamment les plus petits comme le Togo ou le Bénin. Par ailleurs, la prime de risque exigée par les investisseurs s’est légèrement accrue depuis le début de l’année, passant de 60 à 75 points de base pour les OAT à 5 ans.

Une stratégie intenable à long terme ?

L’exécution budgétaire du premier semestre montre que le Sénégal parvient à ses fins à court terme : couvrir ses besoins de financement sans défaut. Mais la question de la soutenabilité se pose avec acuité. Le pays consacre une part croissante de ses recettes au service de la dette – environ 35 % selon les estimations officieuses – et le rétrécissement de l’espace budgétaire hypothèque les investissements productifs. L’absence de perspective de retour sur les marchés internationaux avant une normalisation politique avec le FMI renforce le caractère contraint de cette stratégie.

Dans ce contexte, les annonces du sommet Africa Forward de mai 2026 – où les présidents Tinubu et Mahama étaient présents – et le lancement de la stratégie santé de la Banque mondiale pour la région n’offrent qu’un répit limité. Les financements concessionnels restent conditionnés à la résolution du contentieux avec le FMI. Le relèvement de la note du Nigeria par S&P en mai a certes amélioré le sentiment général sur la zone, mais il n’a pas mécaniquement profité au Sénégal, dont la signature reste dégradée.

Pression sociale et calendrier politique

L’équation se complique encore avec l’approche des échéances électorales de 2027. Le gouvernement devra maintenir un équilibre entre austérité budgétaire et dépenses sociales pour préserver la paix sociale. Les derniers indicateurs d’inflation dans la région (15,7 % en avril) rappellent que le pouvoir d’achat des ménages est sous tension, et toute coupe trop brutale dans les subventions ou les transferts pourrait raviver les contestations.

Le choix de Dakar de compter sur le marché régonal n’est pas isolé : le Nigeria, le Ghana, la Côte d’Ivoire ont tous accru leur dépendance aux marchés domestiques ou régionaux depuis la fin des années 2010. Mais la particularité sénégalaise tient à la vitesse de la dégradation : en moins de deux ans, le pays est passé du statut de bon élève à celui de débiteur sous haute surveillance. L’évolution de l’encours et des taux dans les prochains mois sera décisive.

Le cas sénégalais illustre une tendance plus large en Afrique de l’Ouest : la fermeture progressive des marchés internationaux pour les États à risque, couplée à une capacité d’absorption limitée des marchés régionaux, crée une situation potentiellement explosive. Alors que l’UEMOA cherche à harmoniser ses règles budgétaires et à renforcer son marché financier unique, l’accumulation des dettes bilatérales et multilatérales pose la question de la soutenabilité collective. Le Sénégal n’est peut-être que la première pièce d’un domino qui pourrait ébranler l’architecture financière régionale.

Données de référence : Dette publique brute : 130.2% (FMI) · Inflation : 1.4% (FMI)