L'accord de prêt de 2,2 milliards de dollars conclu entre le Sénégal et le FMI, officialisé fin août 2026, a été salué comme une bouffée d'oxygène pour des finances publiques exsangues. Mais en écartant la dette intérieure du périmètre des négociations, l'institution de Bretton Woods et les autorités dakaroises ont choisi d'éluder le volet le plus politiquement sensible et potentiellement le plus déstabilisateur pour le système bancaire ouest-africain. Un silence qui contraste avec l'urgence révélée par les chiffres : avec une dette publique culminant à 132 % du PIB fin 2024, le Sénégal dépasse désormais des pays comme la Zambie, pourtant en défaut depuis 2020. L'accord intervient après deux ans de tractations et la suspension d'un précédent programme de 1,8 milliard de dollars, consécutive à la découverte d'une dette « cachée » sous l'ancien régime. Alors que le pays s'apprête à recevoir un premier décaissement avant les Assemblées annuelles d'octobre, la question de la soutenabilité de la dette intérieure reste posée, entre pressions des marchés et résistances politiques.
L'angle mort de Dakar
L'accord avec le FMI écarte la dette intérieure du périmètre. Pendant ce temps, le total atteint des sommets.
Chronologie d'une crise silencieuse
Le dilemme de Dakar
À retenir
« La valeur de cet accord est moins dans son montant que dans l'effet de confiance et de levier. »
— Amath Ndiaye, économiste à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar
Un accord en trompe-l'œil : le montant, un levier plus qu'un remède
L'accord de 2,2 milliards de dollars, validé par le Conseil d'administration du FMI, représente à peine plus de la moitié du programme suspendu en 2023 et reste très inférieur aux besoins de financement du Sénégal. Comme le souligne Amath Ndiaye, économiste à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, la valeur de cet accord est « moins dans son montant que dans l'effet de confiance et de levier » auprès des bailleurs et investisseurs. Ce feu vert ouvre en effet la voie à des financements extérieurs complémentaires, notamment de la Banque mondiale et de partenaires bilatéraux, essentiels pour combler un déficit budgétaire qui devrait dépasser 7 % du PIB en 2026. L'effet d'annonce est donc réel, mais il masque une réalité plus complexe : le rééchelonnement de la dette extérieure, évoqué à travers le Cadre commun du G20, ne pourra à lui seul résoudre l'équation financière sénégalaise.
La dette intérieure, angle mort des négociations
Robert Besseling, directeur général de Pangea-Risk, met en garde : « Le Cadre commun n'est qu'une partie de la solution. En réalité, ils doivent aussi procéder à une restructuration de la dette intérieure, sur laquelle le FMI n'a aucun mandat. » Cette dette, détenue à 80 % par les banques locales et les institutionnels régionaux, représente environ 30 % du PIB, soit près de 3 000 milliards de FCFA. Une restructuration de cette dette aurait des « effets de contagion » directs sur le système bancaire de l'UEMOA, comme le souligne l'analyste. Les banques sénégalaises, déjà exposées aux titres publics, verraient leurs bilans se dégrader, avec des répercussions potentielles sur le crédit au secteur privé dans toute la zone. C'est précisément ce risque systémique qui explique la prudence du FMI et des autorités, qui préfèrent pour l'instant une stratégie d'étalement des échéances plutôt qu'une restructuration brutale.
Le spectre du Ghana et la spécificité sénégalaise
Contrairement au Ghana, dont la crise a été déclenchée par un choc brutal de liquidité lié aux conséquences de la pandémie de Covid-19 et de la guerre en Ukraine, le Sénégal fait face à une situation plus insidieuse. La dette « cachée » héritée de l'ancien régime a érodé la confiance des marchés et des partenaires techniques, tout en alourdissant le service de la dette. Le précédent ghanéen, où la restructuration de la dette intérieure a entraîné des pertes pour les détenteurs d'obligations et une contraction du crédit, sert d'avertissement. Mais la situation sénégalaise diffère par la solidité de son cadre régional : l'émission de titres publics est harmonisée au sein de l'UEMOA, et une défaut sur la dette intérieure sénégalaise aurait des conséquences sur l'ensemble du marché financier régional, géré par la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM). Cette interdépendance régionale, qui constitue une force en temps normal, devient un facteur de risque en cas de crise.
La dimension politique : un sujet tabou à Dakar
Au-delà des considérations économiques, la dette intérieure est devenue un sujet politiquement inflammable. Le gouvernement de Bassirou Diomaye Faye et d'Ousmane Sonko, arrivé au pouvoir sur une promesse de rupture et de transparence, ne peut apparaître comme celui qui imposerait des pertes aux banques et aux épargnants locaux. La restructuration de la dette intérieure est perçue comme une atteinte à la souveraineté nationale et un abandon des engagements envers les acteurs économiques locaux, ce qui expliquerait les « résistances » évoquées par les analystes. Le débat sémantique autour du « traitement » de la dette, qui oppose les partisans d'un simple rééchelonnement à ceux d'une véritable restructuration, reflète cette tension. Le FMI, de son côté, semble avoir accepté de ne pas inclure la dette intérieure dans le programme, conscient que cette question relève davantage de la négociation bilatérale avec les créanciers locaux, et que toute ingérence pourrait déstabiliser un gouvernement déjà fragilisé par la crise économique.
Un effet de levier attendu malgré un prêt insuffisant
L'accord avec le FMI est donc un pari : celui que la confiance retrouvée permettra de mobiliser des financements suffisants pour éviter une restructuration douloureuse. Les autorités sénégalaises misent sur une reprise de la croissance, soutenue par les investissements dans les hydrocarbures, pour ramener la dette à un niveau soutenable à moyen terme. Le FMI, de son côté, a conditionné son appui à des réformes structurelles, notamment dans la gestion des finances publiques et la transparence, dont les premiers effets se font encore attendre. La nomination d'un nouveau ministre des Finances, en août 2026, a été perçue comme un signal de bonne volonté, mais les marchés restent vigilants. Les taux d'intérêt sur les titres publics sénégalais, bien qu'en légère baisse depuis l'annonce de l'accord, demeurent élevés, reflétant un risque de défaut toujours présent.
L'évolution temporelle : de la crise cachée à la normalisation sous surveillance
Depuis la découverte de la dette cachée en 2024, le Sénégal a parcouru un long chemin : suspension du programme FMI, audit des finances publiques, renégociation avec les créanciers, et enfin cet accord de principe. Cette trajectoire rappelle celle de la Zambie, qui a mis près de cinq ans à restructurer sa dette, mais avec une différence notable : le Sénégal bénéficie du soutien de ses partenaires régionaux et d'une économie plus diversifiée. L'accord de 2026 marque donc une étape cruciale dans la normalisation des relations financières du pays, mais il laisse en suspens la question de la dette intérieure. Les prochains mois seront décisifs pour observer si le gouvernement parvient à honorer ses échéances sans recourir à des mesures coercitives, et si le FMI acceptera de jouer le rôle de médiateur auprès des créanciers locaux. Une chose est sûre : la gestion de cette dette intérieure sera un test majeur pour la crédibilité du nouveau régime et pour la stabilité financière de l'UEMOA.
L'accord FMI-Sénégal, bien que salué, ne règle qu'une partie de l'équation. La dette intérieure, détenue majoritairement par les banques locales et les investisseurs régionaux, demeure une épée de Damoclès sur le système financier ouest-africain. Alors que les économies de la CEDEAO s'efforcent d'approfondir leur intégration régionale, la gestion de ce passif sénégalais pourrait bien devenir un test de solidarité et de résilience pour toute la zone. Les regards se tournent désormais vers les Assemblées annuelles d'octobre, où le FMI pourrait être amené à préciser sa position sur ce dossier brûlant, et vers Dakar, où le gouvernement devra concilier rigueur budgétaire et impératifs politiques. Une chose est certaine : la question de la dette intérieure ne se dissipera pas avec l'annonce d'un accord, elle se transformera.
Données de référence : Croissance du PIB réel : 7.9% (FMI) · Dette publique brute : 130.2% (FMI) · Croissance du PIB réel : 7.9% (FMI)