L'économiste sénégalais Mouhamed Fall Al Amine a lancé une alerte sur un risque de choc économique majeur lié à l'endettement public du Sénégal. Cette mise en garde survient dans un contexte où la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) affiche des réserves de change record, à 40 595 milliards de FCFA fin 2025, et où l'indice des prix des matières premières exportées par l'UEMOA repart à la hausse depuis mars 2026. La décision de politique monétaire que la BCEAO s'apprête à prendre doit concilier la nécessaire maîtrise de l'inflation avec le risque de fragilisation des finances publiques sénégalaises.

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L’alerte de Mouhamed Fall intervient alors que la dette publique du Sénégal a atteint 77 % du PIB fin 2025, un niveau jamais observé depuis le début des années 2000. L’économiste, connu pour ses analyses critiques de la gestion budgétaire, pointe le risque d’un « choc économique majeur » si la tendance se poursuit, en raison notamment du service de la dette qui absorbe une part croissante des recettes fiscales. Le Sénégal a certes bénéficié d’une croissance post-Covid robuste, mais les déficits jumeaux (budgétaire et courant) et la dépendance aux financements extérieurs exposent le pays à une hausse des taux d’intérêt mondiaux.

Un contexte régional contrasté

La BCEAO dispose d’une marge de manœuvre importante : ses réserves de change cumulent 40 595 milliards de FCFA, soit environ 61 milliards d’euros, un niveau record qui couvre plus de cinq mois d’importations. Parallèlement, l’indice des prix des matières premières exportées par l’UEMOA a rebondi de 4 % en mars 2026 après un creux en février, porté par le redressement des cours du cacao, du coton et de l’or. Cette embellie pourrait soutenir les recettes fiscales des États membres. Cependant, la fin anticipée du programme de Facilité élargie de crédit du Ghana avec le FMI, officialisée le 15 mai, rappelle que les fragilités persistent dans la sous-région et que les marchés restent attentifs aux signaux de discipline budgétaire.

Face à ces éléments, la BCEAO doit arbitrer entre plusieurs impératifs. D’un côté, l’inflation dans l’UEMOA est redescendue sous la barre des 3 % en moyenne en 2025, ce qui laisse une marge pour un assouplissement monétaire si la conjoncture se dégrade. De l’autre, un assouplissement trop marqué pourrait renforcer les pressions sur le franc CFA et encourager un relâchement budgétaire, notamment au Sénégal où le gouvernement a multiplié les appels aux marchés financiers régionaux et internationaux. La BCEAO a maintenu son taux directeur à 3,50 % depuis octobre 2025, privilégiant la stabilité.

Le cas sénégalais, test pour la coordination régionale

Le Sénégal est un cas emblématique des tensions qui traversent l’UEMOA. Le pays a lancé un ambitieux programme de réformes structurelles et d’investissements, le Plan Sénégal Émergent, mais la facture énergétique et les subventions pèsent sur les finances. L’alerte de Mouhamed Fall intervient alors que le FMI a achevé en avril 2026 la sixième revue du programme appuyé par la Facilité élargie de crédit, saluant les progrès mais appelant à une consolidation budgétaire plus rapide. Le gouvernement sénégalais table sur une croissance de 8 % en 2026, portée par l’exploitation prochaine des hydrocarbures, mais les retards accumulés sur le projet gazier de Grand Tortue Ahmeyim ajoutent une incertitude.

La BCEAO se trouve ainsi au cœur d’un dilemme : doit-elle resserrer sa politique pour encourager la discipline budgétaire des États, au risque de freiner la reprise économique régionale, ou au contraire accompagner les gouvernements dans leur effort de relance, quitte à reporter les ajustements ? L’institution monétaire dispose d’instruments de pression, comme le durcissement des conditions d’accès aux refinancements ou la modulation des coefficients de réserves obligatoires, mais leur utilisation est politiquement sensible. La conférence des gouverneurs des banques centrales de la zone franc, qui s’est tenue à Abidjan mi-mai, n’a pas tranché, se contentant de réaffirmer l’objectif de stabilité monétaire et financière.

Cette situation révèle une tension plus profonde au sein de l’UEMOA : la politique monétaire unique doit répondre à des situations budgétaires très hétérogènes. Le Sénégal est aujourd’hui le plus endetté des huit États membres après la Côte d’Ivoire, mais contrairement à cette dernière, il n’a pas encore bénéficié d’une révision à la hausse de sa notation souveraine. Les investisseurs regardent donc avec attention la capacité du pays à maîtriser sa dette sans compromettre la croissance. La communication de la BCEAO, attendue le 28 mai à l’issue de son comité de politique monétaire, sera scrutée.

Au-delà du cas sénégalais, la décision de la BCEAO illustre les défis auxquels font face les banques centrales des économies émergentes et en développement dans un environnement mondial marqué par la normalisation des taux directeurs dans les pays avancés. L’alerte de Mouhamed Fall, si elle se confirme, pourrait contraindre la BCEAO à innover dans ses instruments de politique monétaire pour concilier stabilité des prix et soutien à la croissance, tout en renforçant la coordination budgétaire régionale. L’avenir de la zone franc ouest-africaine se joue en partie dans cet équilibre fragile.

Données de référence : Croissance du PIB réel : 7.9% (FMI)