Le 1er août 2026, le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lo a installé les Communautés de Pratique, un dispositif de mobilisation des expertises nationales et diasporiques au service des priorités gouvernementales. Inscrite dans l’Agenda national Sénégal 2050, cette initiative intervient deux mois après la recomposition gouvernementale de juin, qui a écarté le Pastef du pouvoir. Elle révèle une volonté de poursuivre la transformation de l’administration par la coopération élargie.

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L’annonce, publiée sur la plateforme citoyenne de la Primature, a de prime abord des allures de simple appel à candidatures. Mais le mécanisme porte une ambition plus structurelle : institutionnaliser le knowledge management au cœur de l’exécutif. En créant des « communautés de pratique » ouvertes aux experts en activité, aux retraités et aux Sénégalais de la diaspora, le gouvernement ne se contente pas de solliciter des avis ponctuels. Il pose les fondations d’un vivier pérenne de compétences, censé éclairer la décision publique sur le long terme, en marge des circuits administratifs classiques.

Cette démarche tranche avec les pratiques habituelles de l’administration ouest-africaine, où l’expertise est souvent sollicitée sous forme de consultations individuelles ou de cabinets internationaux. Elle s’inscrit dans une dynamique plus large de modernisation de l’État portée par l’Agenda Sénégal 2050, qui entend rompre avec les logiques de silos et de confidentialité. En misant sur l’intelligence collective et le partage des connaissances, la Primature cherche à transformer la bureaucratie en plateforme d’innovation – un vocabulaire emprunté au management des grandes entreprises technologiques, appliqué pour la première fois à l’échelle d’un gouvernement national en Afrique de l’Ouest.

Un pari politique après le remaniement de juin

Le moment choisi n’est pas anodin. En juin 2026, le président Bassirou Diomaye Faye a formé un nouveau gouvernement sans la participation de son parti, le Pastef, dont l’ex-Premier ministre était pourtant un compagnon de route. Ce remaniement, qui a porté Ahmadou Al Aminou Lo à la tête de l’exécutif, a été lu comme une tentative de neutralité politique dans un contexte de tensions. Dans ce climat, lancer une initiative ouverte à toutes les sensibilités – y compris aux experts retraités issus de l’ancien régime – peut être interprété comme un moyen de reconquérir une légitimité technique, par-delà les clivages partisans. La référence explicite à l’Agenda Sénégal 2050, formulée sous le précédent quinquennat, signale une continuité programmatique que la recomposition ministérielle ne remet pas en cause.

Ce faisant, le gouvernement répond également à une contrainte pratique : celle d’un État aux capacités internes limitées, mais contraint de produire des politiques publiques complexes, de la réforme fiscale à la transition énergétique. En s’appuyant sur la diaspora, forte de plusieurs centaines de milliers de personnes en Europe et en Amérique du Nord, le Sénégal cherche à capter des compétences qu’il n’a pas les moyens de recruter à temps plein dans la fonction publique. La base de données TABAX Sénégal, mentionnée par la Primature, était déjà un outil d’identification des talents expatriés ; cette fois, elle est connectée à un processus de décision concret.

Un précédent dans l’espace UEMOA ?

À l’échelle régionale, l’initiative pourrait faire tache d’huile. Les États membres de l’UEMOA et de la CEDEAO cherchent tous à renforcer la gouvernance publique, mais rares sont ceux qui ont formalisé un mécanisme permanent de « communautés de pratique » autour de leur centre de gouvernement. Le Nigeria a ses agences de réforme administrative, le Ghana ses unités de delivery, mais l’approche collaborative et ouverte – avec inscription volontaire sur une plateforme numérique – est nouvelle en zone francophone.

Elle s’inscrit dans un contexte plus large de réinvention de l’État en Afrique de l’Ouest, où les jeunes générations de dirigeants, marquées par le numérique et la circulation des idées, tendent à privilégier des formes d’action publique moins pyramidales. La réussite du dispositif dépendra toutefois de sa capacité à dépasser le stade de l’incantation. Les communautés de pratique ne valent que si leurs recommandations sont réellement intégrées dans les arbitrages budgétaires et législatifs. Le principal risque, déjà observé ailleurs, est de créer des forums de discussion sans prise sur la décision finale, qui épuiseraient l’engagement des participants.

Enfin, la méthode envoie un signal aux partenaires techniques et financiers. En plaçant le knowledge management au rang de priorité gouvernementale, le Sénégal se positionne comme un laboratoire de gouvernance nouvelle sur le continent. Reste à savoir si cette posture se traduira en réformes mesurables – et si les experts de la diaspora, longtemps considérés comme des sources de transferts d’argent, seront enfin perçus comme des acteurs à part entière du développement institutionnel. L’avenir de cette expérience, inédite dans la région, se jouera dans les prochains mois, à l’heure où les résultats de l’Agenda 2050 commenceront à être évalués.

Initiative technique en apparence, les Communautés de Pratique de la Primature sénégalaise dessinent en réalité une nouvelle philosophie de l’action publique, où l’État orchestre, connecte et capitalise sur les intelligences dispersées. Dans une sous-région où les transitions politiques s’accompagnent souvent de ruptures administratives, cette tentative de continuité, portée par des outils numériques et un vivier transnational, mérite l’attention. Elle interroge la place de l’expertise citoyenne face à une technocratie souvent considérée seule légitime – et pourrait, à terme, inspirer d’autres capitales ouest-africaines confrontées aux mêmes défis de capacité institutionnelle.