Les autorités maliennes ont ajouté douze noms à leur liste nationale des sanctions financières ciblées, par un arrêté du 18 juin 2026. Journalistes, activistes, anciens ministres et figures de l'opposition sont visés pour leur prétendu soutien aux groupes armés. Cette décision, qui étend un dispositif déjà utilisé contre des personnalités politiques, marque une nouvelle étape dans la répression des voix critiques sous la transition militaire.

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Le ministre de l’Économie et des Finances, Alousseni Sanou, a signé le 18 juin un arrêté plaçant douze personnes sous le coup d’un gel de leurs biens et ressources économiques pour six mois, renouvelable. La mesure s’appuie sur la législation nationale de lutte contre le blanchiment, le financement du terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive. Elle est de nature administrative et ne constitue pas une condamnation pénale, mais oblige les banques et établissements financiers à identifier et bloquer tout avoir appartenant aux personnes listées.

Parmi les noms figurent des profils très divers : le journaliste Malick Konaté, fondateur de Horon TV ; la militante Kadidia Fofana ; le chroniqueur Sékou Tounkara, dit « le politologue de New York » ; Ismaïla Sacko, président du Parti social-démocrate africain et ancien ministre ; Boubacar Soumahoro, alias Bouba Fané, influenceur et promoteur d’événements ; Cheick Mohamed Chérif Koné, magistrat radié en 2023 ; Youssouf Doumbia, connu sous le pseudo Delfro ; ainsi que des figures de l’ancienne rébellion touarègue, comme Almouzamil Ag Mohamed, ex-responsable de communication de la Coordination des mouvements de l’Azawad, et Boubacar Siddigh Ould Taleb Sidi Aly. Le motif invoqué est le soutien au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) ou au Front de libération de l’Azawad (FLA), ainsi que l’apologie du terrorisme.

Cette initiative s’inscrit dans une tendance observée depuis l’arrivée au pouvoir du colonel Assimi Goïta. En mai 2026, un arrêté similaire avait visé des figures de l’opposition politique, dont Oumar Mariko et Etienne Fakaba Sissoko. À l’époque, la mesure était présentée comme un outil de lutte antiterroriste ; elle avait surtout été perçue comme un moyen de museler les critiques dans un contexte de tensions sécuritaires croissantes. La nouvelle liste élargit considérablement le périmètre : elle ne touche plus seulement des hommes politiques, mais aussi des journalistes, des activistes et des influenceurs, révélant une volonté de contrôler l’ensemble de l’espace public.

Le moment choisi n’est pas anodin. Le Mali, membre de l’Alliance des États du Sahel (AES), est engagé dans un bras de fer avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) depuis le retrait effectif en janvier 2025. Les sanctions ouest-africaines ont été levées, mais les frontières restent poreuses et les circuits économiques perturbés. À l’intérieur, le régime fait face à une dégradation de la situation sécuritaire, notamment dans le centre et le nord du pays, où le JNIM étend son emprise. En durcissant le ton contre les « soutiens » présumés des groupes armés, les autorités cherchent à afficher une fermeté qui contraste avec les critiques sur leur incapacité à endiguer l’insécurité.

Un outil de contrôle aux ramifications régionales

Cette mesure s’inscrit également dans un mouvement plus large de durcissement autoritaire dans les pays de l’AES. Au Burkina Faso, le marché intérieur est gangrené par la contrebande et la spéculation, tandis qu’au Niger, la junte utilise les mêmes mécanismes financiers contre les opposants. La coordination entre les trois États du Sahel se renforce, y compris dans la répression des voix dissidentes. Preuve en est, le soutien affiché du PPA-CI de Laurent Gbagbo à l’AES lors de son congrès d’avril 2026, qui témoigne d’une recomposition des solidarités politiques dans la région.

Sur le plan macroéconomique, le gel des avoirs et l’inscription sur une liste noire ont un impact direct sur le tissu des affaires. Les personnes visées, souvent des entrepreneurs ou des figures médiatiques, voient leurs comptes bloqués et leurs transactions suspendues, ce qui réduit leur capacité à financer des activités politiques ou associatives. Pour les banques et les assurances, la charge administrative s’alourdit : elles doivent vérifier en permanence leurs fichiers clients et déclarer tout avoir suspect, sous peine de sanctions. Ce dispositif, calqué sur les standards du Groupe d’action financière (GAFI), est techniquement robuste, mais son utilisation à des fins politiques interroge sa légitimité.

La question de la liberté d’expression est centrale. Plusieurs des personnes listées sont des journalistes ou des chroniqueurs connus pour leurs critiques envers le régime. Leur inscription sur la liste des sanctions financières ciblées équivaut à une mise au ban officielle, souvent sans procès ni preuves publiques. Sékou Tounkara, par exemple, anime des émissions suivies sur les réseaux sociaux et n’a cessé de dénoncer la dérive autoritaire des militaires. Malick Konaté dirige une chaîne de télévision qui a récemment diffusé des reportages sur les exactions de l’armée malienne. La frontière entre antiterrorisme et censure devient de plus en plus floue.

Une stratégie qui pourrait se retourner contre ses auteurs

À court terme, cette politique permet au gouvernement de donner des gages à ses partenaires internationaux, notamment dans le cadre des recommandations du GAFI sur la lutte contre le financement du terrorisme. Mais elle risque d’isoler davantage le Mali sur la scène régionale et internationale. La CEDEAO, bien que divisée, pourrait considérer ces mesures comme une entrave à la libre circulation des personnes et des biens, voire comme une violation des droits fondamentaux. De plus, l’arbitraire présumé des inscriptions fragilise la crédibilité du système judiciaire malien, déjà mis à rude épreuve par la transition.

En élargissant la répression à des figures médiatiques et associatives, le régime Goïta prend le risque de radicaliser une partie de la société civile, jusqu’ici relativement tolérante envers le pouvoir militaire. Les prochaines semaines diront si cette stratégie de contrôle total de l’espace public parvient à stabiliser le pays ou si elle alimente de nouvelles frustrations, dans un Sahel où l’équation sécuritaire reste insoluble.

Au-delà du cas malien, cette nouvelle liste illustre une tendance lourde dans les États sahéliens en transition : l’utilisation des outils financiers comme arme politique, au détriment des contre-pouvoirs. Alors que les tensions avec la CEDEAO persistent et que la guerre contre le jihadisme s’enlise, le choix de restreindre les libertés plutôt que de chercher le dialogue interroge la viabilité d’un modèle de gouvernance qui isole peu à peu les régimes militaires de leurs propres sociétés.