Le Ghana Cocoa Board (COCOBOD) annonce une levée d’environ 1 milliard de dollars en cedis pour financer la prochaine récolte. Ce changement de cap brutal intervient après une série de défaillances de paiement qui ont ébranlé la filière et asphyxié des milliers de producteurs. Il traduit une volonté de rompre avec le modèle historique du préfinancement en devises, mais soulève des questions sur la capacité du marché domestique à supporter un tel montage.

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Le 8 mai 2026, le Ghana est encore sous le choc de l’effondrement du Produce Buying Company (PBC), acheteur public de dernier recours, dont la faillite a laissé des milliers de producteurs impayés. Une semaine plus tard, le régulateur de la filière annonce un plan radical : financer la campagne 2026/2027 par une obligation en cedis, sans recours aux prêts syndiqués en dollars qui ont longtemps garanti la trésorerie du secteur. Cette décision, dévoilée lors du Forum africain sur l’investissement dans le cacao à Londres, marque une rupture stratégique dans un pays où le cacao représente près de 15 % du PIB et la quasi-totalité des recettes d’exportation.

L’opération, d’un montant équivalent à 557 milliards FCFA, vise à couvrir l’intégralité des achats de fèves. Randy Abbey, directeur général de COCOBOD, justifie ce choix par des conditions de taux d’intérêt locales devenues « idéales » – un paradoxe apparent dans un pays dont la banque centrale a maintenu un taux directeur à 29 % en 2025. Mais en réalité, l’inflation a reculé de 40 % en 2023 à environ 15 % début 2026, et le cedi s’est stabilisé après les dévaluations successives. Pour COCOBOD, emprunter en monnaie locale élimine le risque de change qui a plombé les bilans des campagnes précédentes, lorsque les prêts en dollars se remboursaient avec des recettes en cedis dévaluées.

Ce virage intervient dans un contexte de crise profonde. Les articles de Cauris datés du 9 mai 2026 décrivaient déjà l’asphyxie de la filière : défaillance de COCOBOD à payer les producteurs, dette de 60 millions de dollars du PBC, manifestations à M’Batto en Côte d’Ivoire. Le système traditionnel, fondé sur des prêts relais des négociants internationaux, s’est grippé lorsque les prix du cacao ont chuté après des records en 2024. Les banques commerciales étrangères, prudentes face au risque souverain ghanéen, exigent des garanties que l’État ne peut plus offrir depuis sa restructuration de dette en 2024. La solution domestique apparaît comme un plan B contraint.

Le choix du cedi comporte néanmoins des risques. Le marché obligataire local ghanéen, bien que profond en Afrique de l’Ouest, n’a jamais mobilisé une telle somme pour un seul émetteur. La récente restructuration de la dette domestique – les fameux haircuts sur les obligations souveraines – a durablement fragilisé la confiance des investisseurs locaux. Pour réussir, COCOBOD devra offrir un rendement attractif, ce qui alourdira le coût du financement. En comparaison, les prêts syndiqués en dollars portaient des taux autour de 6-7 % ; une obligation en cedis pourrait dépasser 20 % si l’écart avec le taux directeur se resserre.

Ce tournant ghanéen éclaire aussi les divergences avec la Côte d’Ivoire, premier producteur mondial, qui traverse une crise de gouvernance de sa filière avec le limogeage de la directrice du GEPEX le 7 mai. Abidjan continue de s’appuyer sur des mécanismes de préfinancement en euros et sur la signature du Trésor ivoirien, jugée moins risquée. La stratégie ghanéenne, plus radicale, reflète une marge de manœuvre budgétaire plus étroite : le ratio dette/PIB du Ghana dépasse 100 %, contre 60 % pour la Côte d’Ivoire. Chaque pays cherche sa voie pour sortir de l’ornière, mais les deux font face à une même réalité : le modèle historique de la filière cacao, fondé sur un oligopole d’acheteurs et un financement extérieur, montre ses limites.

Au-delà de la technique financière, le pari ghanéen interroge la souveraineté du secteur. Utiliser la monnaie locale, c’est internaliser le risque mais aussi le contrôle. Si l’opération réussit, elle pourrait ouvrir la voie à un financement plus autonome des matières premières en Afrique de l’Ouest. Mais en cas d’échec – si la souscription est insuffisante ou si le cedi se déprécie à nouveau –, la crise de paiement que l’on connaît actuellement pourrait se reproduire, cette fois sans filet de change.

Le Ghana tente de transformer une crise de liquidité en opportunité structurelle. En choisissant le cedi, il internalise le risque de change mais mise sur la maturation de son marché financier. Ce pari, s’il réussit, pourrait inspirer d’autres producteurs africains confrontés à la double contrainte de la dette et de la volatilité des matières premières. Mais il ne réglera pas, à lui seul, le problème de fond : la rémunération des producteurs et la transparence de la filière. L’histoire récente montre que les solutions financières ne valent que si elles s’accompagnent de réformes institutionnelles.