Le Ghana a signé le 28 juillet à Accra un protocole d'accord avec Omanbapa AgriTech pour la construction d'une usine d'engrais organiques de 10 millions de dollars. Le projet, qui vise une capacité de 60 000 tonnes par an, s'inscrit dans une tentative de réduire la dépendance aux engrais chimiques importés. Derrière ce geste, c'est toute la question de la souveraineté alimentaire ouest-africaine qui se pose.
Biofertilisants : le pari ghanéen
Usine d'engrais organiques signée le 28 juillet à Accra avec Omanbapa AgriTech.
Capacité vs consommation
La future usine ne couvrira qu'une fraction de la demande nationale.
Les 3 enjeux du projet
Réduire la dépendance aux importations
Substituer progressivement les intrants chimiques importés par une production locale issue de matières premières agricoles.
Changement de paradigme
L'intérêt réside moins dans la capacité immédiate que dans le signal envoyé pour l'agriculture ouest-africaine.
Souveraineté alimentaire régionale
Derrière ce geste, c'est toute la question de la souveraineté alimentaire ouest-africaine qui se pose.
Dépendance aux engrais chimiques
La production locale ne représente qu'une infime part des besoins actuels.
Repères chronologiques
Consommation moyenne de 404 000 tonnes d'engrais chimiques par an (IFDC).
Signature du protocole d'accord avec Omanbapa AgriTech pour une usine de 10 M$.
Capacité de 60 000 tonnes par an à pleine échelle, dans les régions d'Ashanti ou d'Ahafo.
Contexte macro-économique
Selon le FMI — Ghana : solde budgétaire à -1,3% du PIB, dette publique à 48,8% du PIB, inflation à 14,2%.
Un investissement de 10 M$ dans un contexte de consolidation budgétaire illustre la priorité donnée à l'agriculture.
« L'intérêt réside moins dans sa capacité immédiate que dans le changement de paradigme qu'il incarne. »
— Analyse Cauris · Souveraineté alimentaire ouest-africaine
Le protocole d'accord signé le 28 juillet à Accra entre le gouvernement ghanéen et Omanbapa AgriTech prévoit la construction d'une usine moderne de fabrication d'engrais organiques, pour un montant de 10 millions de dollars. Le futur complexe, qui sera implanté dans les régions d'Ashanti ou d'Ahafo, doit atteindre une capacité de production de 60 000 tonnes par an une fois à pleine échelle. Ce volume est à rapporter aux 404 000 tonnes d'engrais chimiques consommées en moyenne chaque année par le Ghana entre 2019 et 2023, selon le Centre international de développement des engrais (IFDC). De toute évidence, la future usine ne couvrira qu'une fraction de la demande nationale, mais son intérêt réside moins dans sa capacité immédiate que dans le changement de paradigme qu'il incarne : substituer progressivement les intrants importés par une production locale, issue de matières premières agricoles.
Un projet modeste face à une dépendance massive
La dépendance du Ghana aux engrais chimiques importés est un fait structurel. Comme la plupart des pays d'Afrique de l'Ouest, le pays importe plus de 90 % de ses engrais minéraux, une exposition qui s'est dramatiquement révélée lors des perturbations des chaînes d'approvisionnement liées au conflit en Ukraine, qui a fait exploser les prix des engrais au niveau mondial. En 2022, les prix des principaux fertilisants ont atteint des sommets historiques, plongeant les producteurs agricoles ouest-africains dans une incertitude sans précédent. Cet épisode a agi comme un électrochoc et a précipité l'émergence de stratégies nationales de souveraineté fertilisante, dont le projet ghanéen est une illustration.
La construction en trois phases - approvisionnement en matières premières, opérations de mélange, puis production industrielle à grande échelle - indique une montée en charge prudente, mais le choix de matières premières agricoles locales, comme les spathes de maïs, révèle une volonté de valoriser les résidus de culture plutôt que de dépendre de l'importation de phosphates ou de potasse. Ce modèle permet de boucler une boucle agroécologique, où les déchets d'une agriculture nourrissent la fertilité de la suivante. Cependant, il ne pourra répondre aux besoins massifs de l'agriculture ghanéenne sans un accompagnement décisif sur la collecte, la transformation et la distribution, des maillons encore embryonnaires dans la sous-région.
Le contexte régional et géopolitique
Au-delà des frontières ghanéennes, ce projet s'inscrit dans une dynamique régionale plus large. La CEDEAO, qui a fixé parmi ses priorités la transformation agricole et l'harmonisation des politiques d'engrais, voit émerger des initiatives nationales similaires : le Sénégal a lancé un programme de production d'un fertilisant organique local à base de phosphates de Taïba et de matières organiques, tandis que le Nigeria encourage la valorisation des déchets agricoles dans ses États du Nord. Ces initiatives, encore éparses, convergent vers une même reconnaissance : la sécurité alimentaire de l'Afrique de l'Ouest ne pourra se construire durablement sur la base d'intrants importés, exposés aux chocs externes et aux fluctuations des devises.
La particularité de ce projet ghanéen réside dans son montage. Le recours à une société privée, Omanbapa AgriTech, co-engaged aux côtés du gouvernement, illustre une tendance à la privatisation des infrastructures agricoles, souvent portée par des partenariats public-privé. Dans un contexte où les finances publiques sont contraintes - le Ghana a connu une crise de la dette aiguë en 2022 et a dû obtenir un programme du FMI - ce type d'accord permet de faire reposer une partie de l'investissement sur le secteur privé. Mais cela pose également la question de la régulation et de la capacité de l'État à garantir que cette production locale bénéficie réellement aux petits exploitants, qui constituent l'essentiel du tissu agricole du pays.
La perspective d'une usine de 60 000 tonnes est également à lire au regard des tendances lourdes du continent. L'Union africaine s'est fixée l'objectif de réduire de 50 % la dépendance aux engrais importés d'ici 2030, un engagement repris dans la Déclaration de Malabo sur la transformation de l'agriculture africaine. Le projet ghanéen, s'il aboutit, peut constituer un test grandeur nature pour les biofertilisants dans ce contexte. Cependant, la production d'engrais organiques n'est pas sans défis : la qualité des composts varie selon les matières premières, les dosages en azote, phosphore et potassium sont moins contrôlés que dans les usines chimiques, et l'efficacité agronomique peut être moindre. Ces enjeux techniques devront être surmontés pour que les agriculteurs adhèrent durablement à cette alternative.
Dans le même temps, la région continue de faire face à des tensions sécuritaires et minières qui détournent l'attention des zones agricoles. Les récentes perturbations logistiques au Mali, mentionnées dans les rapports de Resolute Mining, ou les accidents miniers en Guinée, rappellent que l'Afrique de l'Ouest est souvent associée aux industries extractives plutôt qu'à la transformation agro-industrielle. Ce projet d'engrais organiques pourrait donc représenter un signal modeste mais symbolique : la construction d'une capacité de production locale, en contraste avec l'extraction de ressources non renouvelables. En capitalisant sur les déchets agricoles, le Ghana choisit une forme de valeur ajoutée qui ne dépend ni des cours internationaux ni de la géopolitique des matières premières.
Ce projet de production d'engrais organiques au Ghana s'insère dans un mouvement plus profond de réappropriation de la souveraineté alimentaire en Afrique de l'Ouest, où la vulnérabilité aux chocs externes a révélé les fragilités d'un modèle agricole hérité des indépendances. La capacité de 60 000 tonnes ne représente qu'une goutte d'eau dans les besoins du pays, mais elle ouvre une porte vers une réflexion plus large : comment transformer les déchets agricoles en intrants de qualité, comment structurer des filières locales de fertilisants, et comment faire en sorte que ces nouvelles industries servent réellement les producteurs. L'expérience ghanéenne, observée de près par les pays voisins de la CEDEAO, pourrait bien constituer un banc d'essai pour la transition agroécologique ouest-africaine, dans un contexte où la sécurité alimentaire devient un enjeu stratégique aussi crucial que les ressources minières.