Le ministre ivoirien du Plan a livré une rétrospective sans fard des performances économiques du pays depuis les années 1960. Entre le miracle ivoirien et les chocs des ajustements structurels, le nouveau Plan national de développement 2026-2030 doit relever le défi de la transformation structurelle. Une mise en perspective qui interroge la capacité du modèle ivoirien à générer une croissance inclusive.

Infographie — Économie · Côte d'Ivoire

Lors des « Rendez-vous du Gouvernement » le 20 juillet 2026, Souleymane Diarrassouba a rappelé les grandes étapes de la planification en Côte d'Ivoire. Son intervention a mis en lumière une vérité souvent tue : la croissance n'a pas toujours profité à tous. Le « miracle ivoirien » (1960-1980) affichait un taux de croissance annuel réel de 7,3 % en moyenne, mais cette prospérité reposait sur des bases fragiles, exclusivement agricoles et extraverties. Les chocs externes et les erreurs de politique économique ont précipité le pays dans une longue crise : entre 1980 et 2010, la croissance n'a été que de 1,3 % par an, tandis que le taux de pauvreté bondissait de 10 % en 1985 à 55,4 % en 2011, au sortir de la crise post-électorale.

Le poids des héritages : ajustements structurels et fragilités sociales

Les quatre programmes d'ajustement structurel (PAS) mis en œuvre entre 1981 et 1992 ont certes rétabli certains équilibres macroéconomiques, mais au prix d'un démantèlement partiel de l'État social et d'une précarisation massive des populations. Le Document de Stratégie de Réduction de la Pauvreté (DSRP) des années 2000 n'a pas inversé la tendance, faute de moyens et de stabilité politique. Diarrassouba a implicitement reconnu que ces politiques ont creusé les inégalités, un constat partagé par les institutions internationales qui, depuis une décennie, plaident pour une croissance plus inclusive.

Depuis 2012, la Côte d'Ivoire a renoué avec des taux de croissance élevés (7 à 8 % par an avant la pandémie), portés par les investissements dans les infrastructures et la consommation des ménages. Mais cette reprise n'a pas suffi à résorber la pauvreté de manière significative. Les Plans nationaux de développement (PND) successifs – celui de 2016-2020 était doté de 30 000 milliards de FCFA – ont surtout financé des projets structurants, sans toujours atteindre les populations rurales ou les secteurs informels. Le PND 2021-2025, dont le coût n'a pas été divulgué, a tenté d'intégrer davantage de dimensions sociales, mais les résultats restent mitigés.

Le PND 2026-2030 : une ambition à l'épreuve des contraintes régionales

Le nouveau Plan, présenté comme une rupture, intervient dans un contexte régional marqué par l'inflation importée, l'endettement croissant des États de l'UEMOA et les tensions sur les marchés des matières premières. La Côte d'Ivoire, premier producteur mondial de cacao, subit la volatilité des cours et doit composer avec les exigences de la Banque centrale (BCEAO) en matière de discipline budgétaire. Par ailleurs, la concurrence des pays voisins – Ghana, Sénégal – pour attirer les investissements directs étrangers s'intensifie.

Diarrassouba a insisté sur la nécessité de diversifier l'économie et de renforcer le capital humain. Le PND 2026-2030 prévoit ainsi des réformes dans l'éducation, la santé et la formalisation du secteur informel. Mais ces objectifs se heurtent à une contrainte majeure : la soutenabilité de la dette publique, qui dépasse 60 % du PIB selon les dernières estimations du FMI. Sans marge de manœuvre budgétaire, le gouvernement devra arbitrer entre investissements productifs et dépenses sociales.

Le pari de la transformation structurelle

L'enjeu central est celui de la transformation structurelle : passer d'une économie agro-exportatrice à une économie industrielle et de services à forte valeur ajoutée. Les précédents PND ont échoué à amorcer ce virage, faute d'une politique industrielle cohérente et d'une capacité à attirer des investissements dans les secteurs hors matières premières. Le nouveau Plan mise sur le numérique, les énergies renouvelables et l'agro-industrie. Cependant, ces secteurs nécessitent des réformes profondes du cadre des affaires, de la justice et de la formation professionnelle.

La déclaration du ministre intervient alors que la Côte d'Ivoire s'apprête à organiser l'élection présidentielle de 2025, ce qui confère une dimension politique à ce calendrier de réformes. Le gouvernement cherche à démontrer sa capacité à offrir une vision de long terme, au-delà des cycles électoraux. Mais l'opposition et la société civile restent sceptiques, pointant le décalage entre les discours et les réalisations concrètes sur le terrain.

Perspectives régionales : un modèle ivoirien sous pression

Au-delà des frontières ivoiriennes, c'est le modèle de développement ouest-africain qui est interrogé. La croissance tirée par les exportations de matières premières montre ses limites dans un contexte de ralentissement mondial et de crise climatique. Les pays de l'UEMOA doivent repenser leur insertion dans les chaînes de valeur globales et régionales. La Côte d'Ivoire, locomotive économique de l'Union, porte une responsabilité particulière dans cette transformation.

L'évolution démographique – la population devrait doubler d'ici 2050 – ajoute une urgence supplémentaire. Sans emplois productifs pour les jeunes, les progrès accomplis depuis 2012 pourraient être anéantis. Le PND 2026-2030 est donc un test pour la capacité des élites ivoiriennes à opérer une rupture avec les pratiques du passé et à bâtir un développement durable et inclusif. Le temps presse, et les marges de manœuvre se réduisent.

La rétrospective historique livrée par Souleymane Diarrassouba met en évidence un paradoxe : la Côte d'Ivoire a connu des périodes de forte croissance, mais rarement une prospérité partagée. Alors que le pays s'engage dans la mise en œuvre de son sixième plan de développement, la question centrale demeure : comment rompre avec un cycle qui, depuis les indépendances, alterme des « miracles » éphémères et des crises profondes ? La réponse se jouera autant dans les politiques publiques que dans la capacité de la société ivoirienne à exiger une redistribution équitable des fruits de la croissance.

Données de référence : Croissance du PIB réel : 6.5% (FMI) · Croissance du PIB réel : 6.5% (FMI)