La Confédération des PME de Côte d'Ivoire (CPU-PME) a profité de son Université d'Été pour exiger une implication accrue des entreprises nationales dans le Plan national de développement (PND) 2026-2030, doté de 114 838,5 milliards de FCFA. Derrière ce plaidoyer, c'est une question de fond qui émerge : le modèle de croissance ivoirien, porté par les grands groupes et les investissements étrangers, peut-il se poursuivre sans une base industrielle locale solide ? Alors que le Sénégal voisin lance simultanément son programme de souveraineté alimentaire, la région semble entrer dans une phase où la création de valeur locale devient un impératif politique et économique.

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La scène a de quoi surprendre par son ampleur. Réunissant ministres, dirigeants d'entreprises et partenaires techniques, l'Université d'Été des PME ivoiriennes n'a pas seulement servi de tribune de plus pour dénoncer les difficultés classiques du secteur. En choisissant pour thème « PND 2026-2030 : faire des PME ivoiriennes le moteur réel de la transformation structurelle », la CPU-PME a placé le débat sur le terrain de la gouvernance économique et de la répartition des bénéfices de la croissance. Le chiffre avancé – 114 838,5 milliards de FCFA d'investissements sur cinq ans, dont 70,2 % attendus du secteur privé – donne la mesure de l'enjeu : jamais un plan de développement ivoirien n'avait affiché de telles ambitions.

Ce plaidoyer intervient dans un contexte régional marqué par une prise de conscience similaire. Au Sénégal, le Programme d'appui à la stratégie de souveraineté alimentaire (Pass), doté de 150 milliards de FCFA, illustre la même volonté de renforcer les capacités productives nationales. Les deux pays, poids lourds de l'UEMOA, semblent converger vers un modèle où l'État et le secteur privé local cherchent à reprendre la main sur des chaînes de valeur encore largement dominées par des acteurs étrangers. Cette évolution n'est pas anodine : elle intervient alors que les débats sur la réforme de la CEDEAO et l'intégration régionale se heurtent à la réalité des économies nationales, encore peu connectées entre elles.

La demande de la CPU-PME de moderniser les tontines – ces systèmes d'épargne informelle qui financent une part importante de l'économie réelle – est particulièrement révélatrice. Elle traduit une volonté de formaliser des circuits financiers qui échappent encore largement au système bancaire classique, tout en reconnaissant leur rôle crucial dans le financement des petites entreprises. Cette approche pragmatique, qui contraste avec les discours plus orthodoxes sur l'inclusion financière, pourrait ouvrir la voie à des innovations réglementaires suivies avec attention dans toute la sous-région.

Le cap affiché de 7,2 % de croissance annuelle moyenne et la création de trois millions d'emplois formels d'ici 2030 suppose en effet une transformation en profondeur du tissu productif. Or, les PME ivoiriennes, qui représentent environ 80 % des entreprises du pays mais ne contribuent qu'à hauteur de 20 % du PIB, peinent encore à accéder aux financements longs et aux marchés publics. La commande publique, que la CPU-PME souhaite voir réorientée vers le contenu local, constitue un levier potentiellement massif, mais sa mise en œuvre se heurte à des pratiques bien ancrées et à un déficit de transparence.

L'enjeu dépasse la simple répartition des bénéfices du PND. Il touche à la nature même du modèle de développement ivoirien, qui a longtemps reposé sur l'exportation de matières premières et l'importation de biens manufacturés. En plaçant les PME au cœur du dispositif, la CPU-PME ne demande pas seulement des mesures fiscales incitatives ; elle appelle à une redéfinition des rapports entre l'État, le secteur privé national et les investisseurs étrangers. Une redéfinition qui, si elle aboutissait, pourrait servir de référence à d'autres pays de la région confrontés aux mêmes défis de transformation structurelle.

Un contexte régional en mutation

Cette mobilisation du patronat ivoirien s'inscrit dans une séquence plus large où les économies ouest-africaines cherchent à diversifier leurs sources de croissance. Au-delà du cas ivoirien, la question du contenu local et de la souveraineté productive s'invite dans tous les débats économiques de la CEDEAO, des programmes de restructuration de la dette aux stratégies d'industrialisation.

La fin d'un modèle ?

Le pari de la CPU-PME est ambitieux : il suppose que les PME ivoiriennes puissent rapidement monter en compétence pour absorber une partie des 114 838 milliards de FCFA d'investissements. Mais cette absorption ne va pas de soi. Elle nécessite des réformes structurelles dans l'éducation technique, l'accès au crédit et la gouvernance des entreprises, autant de chantiers qui dépassent le seul cadre du PND. La balle est désormais dans le camp du gouvernement, qui devra arbitrer entre les exigences de rentabilité à court terme et la construction d'un tissu économique plus résilient à long terme.

Au-delà de la Côte d'Ivoire, ce mouvement traduit une aspiration plus large des économies ouest-africaines à maîtriser leur propre développement. La question n'est plus seulement de savoir comment attirer les capitaux étrangers, mais comment les articuler avec des capacités locales renforcées. Les réponses apportées à Abidjan dans les prochains mois pourraient bien esquisser le modèle de croissance de la région pour la décennie à venir, entre ouverture assumée et affirmation de souveraineté économique.

Données de référence : Croissance du PIB réel : 6.5% (FMI)