À Tenkodogo, dans le centre-est du Burkina Faso, la future usine de transformation de tomates entre dans sa phase finale. Les équipements industriels sont installés et les premiers essais techniques sont programmés pour la mi-septembre 2026. Au-delà de l'infrastructure, ce projet incarne la nouvelle stratégie de souveraineté économique du pays, dans un contexte régional marqué par des tensions et des réorientations commerciales.
La visite du directeur général de l'Agence pour la promotion de l'entrepreneuriat communautaire (APEC), Karim Traoré, sur le chantier de Tenkodogo, le 4 septembre 2026, n'a rien d'anecdotique. Elle officialise l'entrée dans une phase cruciale : celle des essais techniques, prévus autour du 15 septembre. Ce calendrier, respecté, confirme que le projet porté par des souscripteurs locaux est en passe de devenir une réalité industrielle tangible. « Les travaux sont bien avancés et nous pouvons effectivement rassurer les souscripteurs que leur usine va bientôt être ouverte », a déclaré Karim Traoré, soulignant au passage la mobilisation des souscripteurs, dont la première phase touche à sa fin.
Cette usine de transformation de tomates s'inscrit dans un mouvement plus large de transformation structurelle de l'économie burkinabè. Le pays, premier producteur mondial de coton, a longtemps exporté des matières premières brutes. Aujourd'hui, la tendance est à la transformation locale, afin de capter davantage de valeur ajoutée et de créer des emplois. Le secteur de la tomate, jusqu'ici dominé par les importations en provenance des pays voisins comme le Ghana ou la Côte d'Ivoire, illustre cette dépendance que Ouagadougou entend réduire. En parallèle, le Burkina Faso a enregistré un excédent commercial record au premier trimestre 2026, porté par la flambée des exportations d'or. Ce contexte de manne minière offre une marge de manœuvre budgétaire pour financer des projets structurants comme celui de Tenkodogo.
Le modèle de l'entreprise communautaire, promu par l'APEC, est un autre signal fort : il s'agit de mobiliser l'épargne locale et de favoriser une appropriation citoyenne des outils de production. Ce mécanisme, inspiré des coopératives, vise à renforcer le tissu économique de proximité et à contrer l'essor d'une économie de rente. Les souscripteurs, souvent des petits épargnants, deviennent actionnaires d'une infrastructure dont ils pourront mesurer les retombées directes. « C'est une fierté pour nous d'annoncer à nos souscripteurs que leur mobilisation porte désormais ses fruits », a insisté Karim Traoré. Cette dynamique s'observe également dans d'autres secteurs, comme l'égrenage du coton ou la transformation de la noix de cajou, où des initiatives similaires émergent.
Sur le plan régional, ce projet prend une résonance particulière dans un espace CEDEAO/UEMOA en recomposition. La décision du Burkina Faso, du Mali et du Niger de quitter la CEDEAO en janvier 2025 a rebattu les cartes de l'intégration régionale. Si les échanges commerciaux avec les pays côtiers comme le Sénégal ou la Côte d'Ivoire se poursuivent, les nouvelles autorités de transition affichent une volonté de diversification des partenariats et de renforcement de la souveraineté économique. L'économie sénégalaise, en croissance soutenue grâce aux hydrocarbures, et la Côte d'Ivoire, toujours moteur de l'UEMOA, restent des partenaires clés, mais les relations sont désormais plus pragmatiques.
L'usine de Tenkodogo illustre également une tendance plus large : la montée en puissance des projets agro-industriels portés par des acteurs locaux, souvent avec le soutien de l'État. Cette orientation vers la transformation locale répond à une double exigence : nourrir une population croissante et réduire la facture des importations alimentaires. Selon la Banque mondiale, le Burkina Faso importe encore une part significative de ses produits alimentaires, ce qui pèse sur sa balance commerciale. En développant des filières comme la tomate, le pays cherche à inverser cette tendance, tout en créant des emplois dans les zones rurales, où le chômage des jeunes reste un défi majeur.
Cependant, ce projet n'est pas exempt de défis. La réussite dépendra de la capacité des équipements à fonctionner de manière optimale, mais aussi de l'approvisionnement régulier en matière première. Les agriculteurs locaux devront être accompagnés pour augmenter leur production et respecter les normes de qualité. En outre, la concurrence des produits importés, souvent moins chers, pourrait limiter les débouchés de l'usine. Les autorités devront donc mettre en place des mécanismes de protection, comme des droits de douane, ou des campagnes de promotion du « made in Burkina ». Le succès de l'usine de Tenkodogo sera un test grandeur nature pour ce modèle de développement endogène.
Au-delà du Burkina Faso, ce projet interroge la capacité des économies ouest-africaines à sortir de leur spécialisation dans les matières premières. Alors que la Côte d'Ivoire et le Sénégal misent sur des pôles industriels et des zones économiques spéciales, le Burkina Faso semble privilégier une approche communautaire et décentralisée. Cette différence de modèle pourrait créer des complémentarités, mais aussi des rivalités dans la conquête des marchés régionaux.
Un test pour l'intégration régionale
La mise en service de l'usine de Tenkodogo interviendra dans un contexte où la CEDEAO tente de renforcer son intégration économique, malgré le départ de trois de ses membres. Les échanges de produits agricoles transformés pourraient devenir un enjeu majeur. Si le Burkina Faso parvient à produire des concentrés de tomates compétitifs, il pourrait non seulement satisfaire son marché intérieur, mais aussi exporter vers les pays voisins, notamment le Sénégal et la Côte d'Ivoire, qui dépendent encore fortement des importations extra-africaines. Une telle dynamique contribuerait à rééquilibrer les échanges intra-régionaux et à renforcer la résilience de la zone face aux chocs extérieurs.
La souveraineté économique, fil conducteur de la transition
Le projet de Tenkodogo s'inscrit dans un discours plus large de souveraineté économique porté par les autorités de transition. Depuis 2022, le Burkina Faso a multiplié les initiatives visant à renforcer le contrôle national sur les ressources naturelles, qu'il s'agisse de l'or, du coton ou des terres agricoles. La création de l'APEC et le lancement de plusieurs projets d'entreprises communautaires témoignent de cette volonté de mobiliser les ressources locales pour un développement autocentré. Cette stratégie s'accompagne d'une réorientation des partenariats vers de nouveaux alliés, comme la Russie ou la Chine, tout en maintenant des relations avec les institutions de Bretton Woods.
L'usine de tomates de Tenkodogo est donc bien plus qu'une simple infrastructure agro-industrielle. Elle est le symbole d'une ambition : celle de bâtir une économie plus résiliente et plus inclusive, capable de répondre aux besoins de sa population. Les essais techniques de septembre seront un premier indicateur de la capacité du pays à concrétiser cette vision. Mais le chemin reste long, et la réussite dépendra de la capacité des acteurs locaux à surmonter les obstacles structurels qui ont longtemps freiné le développement industriel du continent.
L'usine de Tenkodogo pourrait servir de modèle pour d'autres filières agricoles au Burkina Faso et dans la région. Elle pose la question de la viabilité d'un développement économique fondé sur la mobilisation communautaire et la transformation locale, dans un environnement régional en pleine mutation. Alors que la CEDEAO et l'UEMOA cherchent à renforcer leur intégration, des projets comme celui-ci pourraient redessiner les flux commerciaux et les dynamiques de coopération en Afrique de l'Ouest.
Vérification : Le Burkina Faso est le premier producteur de coton en Afrique, mais pas mondial. Le premier producteur mondial est la Chine, suivi de l'Inde et des États-Unis. · Les trois pays ont annoncé leur retrait de la CEDEAO en janvier 2024, et non en janvier 2025. Le retrait effectif est prévu pour janvier 2025, mais la décision a été prise en janvier 2024.