Depuis janvier 2026, plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest signalent des foyers de grippe aviaire hautement pathogène (H5N1), mettant à rude épreuve des filières avicoles encore largement dominées par l'élevage familial. Cette résurgence, après des années d'accalmie au Sénégal et en Côte d'Ivoire, souligne les difficultés structurelles à contrôler une maladie aussi contagieuse dans un contexte de faible biosécurité et de circulation animale intense. Au-delà des pertes directes, c'est la résilience de tout un pan de l'économie rurale qui est interrogée.
Grippe aviaire : une résurgence qui expose les fragilités de l'aviculture
Depuis janvier 2026, plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest signalent des foyers de grippe aviaire hautement pathogène (H5N1). Le Nigeria concentre près de 60 % du cheptel avicole régional, mais la biosécurité y est insuffisante.
Chronologie de la résurgence 2026
Premiers foyers au Nigeria
États de Kebbi, Kano, Katsina, Plateau et Bauchi. Le virus H5N1 circule dans des élevages familiaux et commerciaux.
Sénégal : notification OMSA
Retour de la maladie après trois ans sans déclaration. Origine : achat de canards reproducteurs sur un marché local (région de Fatick).
Reconnaissance officielle du Nigeria
Le ministère du Développement de l'élevage confirme la situation. Les premiers cas remontent à plusieurs mois.
Foyer confirmé à Dakar (Sénégal)
Exploitation touchée dans la capitale. La propagation interroge sur la surveillance sanitaire.
concentré au Nigeria
Mais des systèmes de surveillance inégaux et une biosécurité insuffisante fragilisent l'ensemble de la filière.
Les fragilités structurelles de l'aviculture ouest-africaine
Élevage familial dominant
Basse-cours et petits élevages sans mesures de biosécurité. La promiscuité animale favorise la transmission du virus.
Circulation animale intense
Marchés locaux, transports d'animaux vivants et commerce transfrontalier non contrôlé. Le virus circule sans entrave.
Surveillance sanitaire inégale
Capacités de détection et de réponse variables selon les pays. Retards de déclaration et sous-notification.
Contexte économique Nigeria
Inflation : 33,2 % (Banque mondiale)
Solde courant : 6,8 % du PIB (Banque mondiale)
Exportations : 387,8 millions USD (Banque mondiale)
Une inflation élevée et des exportations modestes pèsent sur la capacité d'investissement dans la biosécurité.
Corridor de propagation du H5N1
Les mouvements d'animaux et de produits avicoles favorisent la diffusion régionale. La surveillance aux frontières reste limitée.
L'ampleur de la résurgence en 2026
Le Nigeria fait figure d'épicentre de cette nouvelle vague. Depuis janvier 2026, les États de Kebbi, Kano, Katsina, Plateau et Bauchi ont confirmé la présence du virus H5N1 dans des élevages. Le ministère du Développement de l'élevage a officiellement reconnu la situation le 4 juin, mais les premiers cas remontent à plusieurs mois. Cette récurrence n'est pas surprenante : le pays, qui concentre près de 60 % du cheptel avicole de la région, dispose de systèmes de surveillance inégaux et d'une biosécurité souvent insuffisante dans les fermes commerciales comme dans les basse-cours.
Le Sénégal a lui aussi notifié un foyer le 3 juin à l'Organisation mondiale de la santé animale (OMSA), marquant le retour de la maladie après trois ans sans déclaration officielle. L'origine serait liée à l'achat de canards reproducteurs sur un marché local dans la région de Fatick, avant que le virus ne soit confirmé dans une exploitation à Dakar. Cet épisode illustre le rôle des circuits informels dans la propagation, où les animaux sont échangés sans contrôle sanitaire rigoureux.
La Côte d'Ivoire n'est pas épargnée. Le 16 avril, un foyer a été détecté à Koun-Fao, entraînant la mort d'environ 95 000 volailles. Il s'agit du premier signalement depuis plus de cinq ans, ce qui témoigne soit d'une réelle accalmie, soit d'une sous-déclaration chronique. Dans tous les cas, la résurgence actuelle pose la question de la capacité des autorités à maintenir une vigilance continue face à un virus qui circule également chez les oiseaux sauvages.
Les faiblesses structurelles d'une filière vulnérable
Derrière ces foyers se profile un problème plus profond : la structure même de l'aviculture ouest-africaine. Contrairement aux élevages industriels européens ou nord-américains, la production régionale repose à plus de 80 % sur des unités familiales ou semi-intensives. Ces petits élevages, souvent situés en zones rurales, manquent de moyens pour mettre en œuvre des mesures de biosécurité élémentaires : clôtures, pédiluves, vaccination ou quarantaine. Le virus H5N1, très contagieux, se transmet par contact direct, par les fientes, les sécrétions ou le matériel contaminé, rendant la propagation quasi inévitable une fois introduite.
À cela s'ajoute une circulation animale importante, tant pour l'approvisionnement en poussins et en aliments que pour la commercialisation des volailles sur les marchés locaux. Les canards, souvent achetés sur les marchés, peuvent servir de vecteurs asymptomatiques, comme l'a montré le cas sénégalais. Les systèmes de surveillance vétérinaire, encore lacunaires dans plusieurs États, peinent à détecter rapidement les premiers signes d'infection ou à mettre en œuvre des abattages sanitaires efficaces.
Cette résurgence intervient dans un contexte où la demande en protéines animales croît rapidement en Afrique de l'Ouest, portée par l'urbanisation et l'évolution des habitudes alimentaires. L'aviculture constitue un levier de développement rural et de sécurité alimentaire. Mais les épizooties récurrentes compromettent cet essor en fragilisant la confiance des consommateurs et en décourageant les investissements. La Côte d'Ivoire, par exemple, avait vu sa filière avicole durement touchée par les précédentes vagues de H5N1 en 2015-2017, et la reprise a été lente.
Une réponse régionale encore balbutiante
Face à la menace, les réponses nationales restent disparates. Le Nigeria a renforcé les contrôles aux points d'entrée et lancé des campagnes de sensibilisation, mais l'application des mesures dans les zones rurales reste un défi. Le Sénégal et la Côte d'Ivoire ont notifié les foyers à l'OMSA, conformément aux engagements internationaux, mais les moyens alloués à l'indemnisation des éleveurs ou à l'abattage préventif sont limités.
À l'échelle régionale, la CEDEAO et l'UEMOA disposent de cadres de collaboration sanitaire, notamment via le Comité régional de coordination pour la sécurité sanitaire des aliments et la santé animale. Cependant, ces mécanismes peinent à se concrétiser en raison de financements insuffisants et de priorités nationales divergentes. L'intégration des marchés, si elle stimule les échanges, facilite aussi la diffusion des pathogènes en l'absence de normes harmonisées et d'une surveillance transfrontalière robuste.
La résurgence de 2026 rappelle que la grippe aviaire n'est pas une menace nouvelle, mais une maladie endémique qui refait surface dès que la vigilance se relâche. Les progrès réalisés après les épizooties des années 2010 – renforcement des laboratoires, formations des vétérinaires, campagnes de vaccination – n'ont pas été suffisamment pérennisés. Le retour du H5N1 au Sénégal après trois ans et en Côte d'Ivoire après cinq ans le démontre.
Les implications pour la sécurité alimentaire et le commerce
Au-delà des pertes directes de volailles, les conséquences économiques sont multiples. Les abattages sanitaires massifs – 95 000 têtes en Côte d'Ivoire – réduisent l'offre locale et font monter les prix de la volaille et des œufs, affectant le pouvoir d'achat des ménages urbains. Par ailleurs, les restrictions commerciales imposées par les partenaires régionaux ou internationaux peuvent freiner les exportations, notamment vers les pays du Golfe ou d'Europe, qui exigent des garanties sanitaires élevées.
La persistance de foyers peut également décourager les investisseurs privés dans la filière, qui hésitent à engager des capitaux dans des élevages modernes si le risque sanitaire reste mal maîtrisé. Or, le développement d'une aviculture plus intensive et mieux structurée est précisément l'une des solutions pour améliorer la biosécurité et réduire la dépendance aux importations de poulets congelés.
Cette résurgence du H5N1 en Afrique de l'Ouest n'est pas un simple accident sanitaire : elle révèle les limites d'un modèle de production qui peine à concilier croissance rapide et maîtrise des risques. Alors que la région s'efforce d'accroître son autosuffisance en protéines animales, la question de la sécurité sanitaire devient centrale. Sans un renforcement durable des systèmes de surveillance, de biosécurité et de coopération régionale, d'autres épizooties suivront, compromettant les progrès accomplis et la confiance des consommateurs.