Le 12 mai 2026, lors d’un forum à Abidjan, l’UNOPS a révélé que 75% de ses achats en Côte d’Ivoire sont réalisés auprès de fournisseurs locaux, représentant près de 20 millions de dollars de contrats, dont 90% attribués aux PME. Avec plus de 4700 fournisseurs enregistrés – dont 7% détenus par des femmes – ce chiffre dépasse les objectifs habituels d’ancrage local. Dans un contexte ouest-africain marqué par l’essor pétrolier sénégalais et les ambitions de hubs logistiques, la Côte d’Ivoire mise sur un partenariat public-privé avec le système des Nations unies pour structurer son tissu économique. Ce modèle interroge la capacité des États à transformer des opportunités ponctuelles en moteurs de croissance inclusive.
Achats locaux ONU : 75% en Côte d’Ivoire
L’UNOPS révèle que près de 20 M$ de contrats ont été attribués à des fournisseurs ivoiriens en 2025, dont 90% aux PME. Un levier de transformation économique ?
Contexte régional : deux modèles
Leviers de transformation
“70% du financement du Plan national de développement 2026-2030 est attendu du secteur privé, plaçant les PME au cœur de la transformation structurelle.”
Une visibilité inédite sur l’impact local des achats onusiens
Lors du forum organisé par l’UNOPS et le PNUD, la directrice pays Silvia Gallo a détaillé les chiffres : en 2025, près de 75% des acquisitions de l’ONU en Côte d’Ivoire ont été effectuées localement, soit environ 18 millions de dollars. Plus de 4700 fournisseurs ivoiriens sont inscrits sur la plateforme de passation de marchés du système des Nations unies, et 7% d’entre eux sont des entreprises dirigées par des femmes. Ces données, rares par leur précision, offrent un aperçu concret de l’impact des organisations internationales sur l’économie locale. Le représentant adjoint du PNUD, Gael Olivier, a souligné que 70% du financement du Plan national de développement (PND) 2026-2030 est attendu du secteur privé, plaçant les PME au cœur de la transformation structurelle.
Un contraste avec le modèle sénégalais de croissance extractive
Cette annonce intervient dans un contexte régional où le Sénégal connaît un boom industriel tiré par l’exploitation pétrolière et gazière (Sangomar), avec une croissance du PIB de 4,2% en 2025 et une progression industrielle de 24,4%. Toutefois, cette croissance s’accompagne de défis environnementaux – la question du cadmium dans le phosphore – et de rumeurs de pénurie sur les produits raffinés, démenties par PETROSEN. Le modèle ivoirien apparaît complémentaire : plutôt que de compter sur une rente extractive, il s’appuie sur le déploiement de compétences locales via des partenariats multilatéraux. La démarche de la Côte d’Ivoire rejoint les ambitions de hub logistique exprimées par le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye, mais en privilégiant le renforcement des capacités des PME plutôt que les infrastructures physiques.
L’inclusion des femmes comme indicateur de transformation
Le fait que 7% des fournisseurs enregistrés soient des entreprises détenues par des femmes mérite attention. Ce taux, encore modeste, révèle une dynamique d’intégration économique féminine dans les chaînes d’approvisionnement internationales. À titre de comparaison, dans l’UEMOA, la part des femmes dans le secteur formel reste inférieure à 20%. La Côte d’Ivoire, avec ce dispositif, crée un canal direct pour que les femmes entrepreneurs accèdent à des marchés stables et rémunérateurs. Cela s’inscrit dans les objectifs d’emploi des jeunes et d’inclusion sociale mentionnés par l’UNOPS, et fait écho aux priorités du PND 2026-2030.
Un levier pour la souveraineté économique régionale
Au-delà des chiffres, ce modèle pose la question de la souveraineté économique en Afrique de l’Ouest. En 2025, le Sénégal a enregistré un excédent commercial historique grâce à ses exportations d’hydrocarbures, tandis que la Côte d’Ivoire cherche à diversifier ses sources de croissance. Le recours aux achats locaux onusiens permet de réduire la dépendance aux importations et de consolider les chaînes de valeur internes. Le partenariat récent entre Proparco et Atlantic Group, visant à structurer un panier de projets pour l’économie réelle en Afrique de l’Ouest, montre que les bailleurs internationaux et les fonds d’investissement commencent à aligner leurs stratégies sur cette logique de contenu local.
Des défis de passage à l’échelle
Malgré ces avancées, le passage d’une centaine de millions de dollars d’achats onusiens à un véritable moteur de croissance inclusive reste un défi. Les PME ivoiriennes doivent encore renforcer leurs capacités de production, de conformité et de logistique pour répondre aux standards internationaux. L’appel de Silvia Gallo à « saisir cette opportunité » souligne la nécessité d’un accompagnement technique et financier, que les autorités ivoiriennes tentent d’intégrer dans leur PND. De plus, l’effet d’entraînement sur l’emploi – 75% d’achats locaux ne signifie pas 75% de valeur ajoutée locale – doit être mesuré avec rigueur.
Une tendance à l’œuvre dans la région
Cette dynamique n’est pas isolée. Au Ghana, le programme de contenu local pétrolier impose un quota de fournisseurs nationaux. Au Nigeria, les banques de développement exigent des plans d’approvisionnement local. La Côte d’Ivoire s’inscrit dans ce mouvement mais avec une spécificité : c’est le système des Nations unies qui agit comme catalyseur, et non un cadre législatif national. Cela en fait un cas d’école pour les autres pays de l’UEMOA, où la Banque centrale (BCEAO) et la BOAD encouragent également les achats locaux. Le forum d’Abidjan a permis de poser les bases d’un partage d’expériences qui pourrait inspirer des politiques régionales.
Alors que le Sénégal capitalise sur ses ressources extractives pour se positionner comme hub logistique atlantique, la Côte d’Ivoire expérimente une voie différente, fondée sur la structuration de son tissu de PME via les achats onusiens. Ce modèle, centré sur l’ancrage local et l’inclusion des femmes, pourrait fournir une alternative crédible aux stratégies de croissance tirées par les matières premières. Reste à savoir si les instruments de coopération internationale suffiront à catalyser une transformation structurelle durable, ou si l’État devra prendre le relais par des politiques publiques plus volontaristes. La réponse conditionnera la capacité de l’Afrique de l’Ouest à bâtir une économie résiliente, moins vulnérable aux chocs extérieurs.