Le Forum sur les systèmes alimentaires en Afrique (AFSF 2026), qui s'est achevé vendredi à Kigali, a été le théâtre d'annonces majeures : le Kenya ambitionne de devenir la 7e économie africaine avec un PIB de 145 milliards de dollars d'ici 2029, tandis que le Rwanda a dévoilé un plan d'investissement agricole de 13,8 milliards de dollars. Ces stratégies, articulées autour de l'agriculture et de la résilience climatique, contrastent avec les priorités ouest-africaines, encore dominées par les hydrocarbures et les matières premières. Alors que la CEDEAO cherche à renforcer son intégration régionale, ces exemples est-africains posent une question : et si la sécurité alimentaire devenait le nouveau moteur de la croissance ?
Le saut stratégique du Kenya et du Rwanda
Deux modèles est-africains qui bousculent les priorités ouest-africaines.
Deux visions, un même pari : l'agriculture climato-intelligente
Le Kenya intègre agriculture, mines et services dans une vision de croissance à 5 ans.
Le Rwanda sort des cycles courts : ses investissements s'étalent jusqu'en 2050.
L'Afrique de l'Ouest reste dominée par les hydrocarbures et les matières premières.
Le contraste ouest-africain
Selon la Banque mondiale.
Horizon temporel des stratégies
PIB Kenya : 104 Mds USD
AFSF 2026 à Kigali · annonces majeures
Objectif Kenya : 145 Mds USD (7e économie)
Rwanda : gestion durable des paysages (9,2 Mds USD)
La question pour l'Afrique de l'Ouest
Et si la sécurité alimentaire devenait
le nouveau moteur de la croissance ?
Le Kenya et le Rwanda ont profité du Forum sur les systèmes alimentaires en Afrique (AFSF 2026) pour exposer des stratégies de long terme qui dépassent le simple cadre agricole. Le Kenya, fort d'un PIB de 104 milliards de dollars en 2024, se projette en 7e économie du continent avec 145 milliards de dollars d'ici 2029. Une trajectoire qui repose sur une vision intégrée, où l'agriculture, les mines et les services se renforcent mutuellement. Le Rwanda, de son côté, a chiffré son ambition : 13,8 milliards de dollars d'investissements, dont 9,2 milliards pour la gestion durable des paysages jusqu'en 2050 et 4,3 milliards pour son 5e Plan stratégique de transformation de l'agriculture (PSTA 5). Ces montants, étalés sur des décennies, indiquent une volonté de sortir de la logique des cycles courts.
L'élément le plus frappant est le pari sur l'agriculture climato-intelligente. Le Rwanda veut ainsi financer la lutte contre l'érosion des sols et déployer des infrastructures d'irrigation à grande échelle, tout en intégrant l'intelligence artificielle dans le secteur. L'objectif est de passer de 1 milliard de dollars de revenus d'exportations agricoles annuels (un cap historique franchi en 2025-2026) à 1,5 milliard d'ici 2029. Derrière ces chiffres se dessine une nouvelle doctrine : faire de l'agriculture un secteur à haute valeur ajoutée, capable d'attirer les capitaux privés — 44 % du PSTA 5 est déjà fléché vers des investisseurs privés — et de créer des emplois pour une population jeune.
Cette approche contraste avec les priorités ouest-africaines. Dans la région CEDEAO, les débats économiques restent dominés par les hydrocarbures (Sénégal, Mauritanie), les mines (Burkina Faso, Mali, Ghana) et les questions d'intégration monétaire. L'agriculture, pourtant première employeuse, souffre d'un sous-investissement chronique : les budgets nationaux y consacrent rarement plus de 5 à 10 %, loin des 10 % recommandés par l'Union africaine. Le contraste est saisissant : pendant que Kigali mise sur des plans pluriannuels chiffrés en milliards, Abidjan ou Dakar peinent à coordonner leurs politiques agricoles régionales, malgré les initiatives de la CEDEAO et de l'UEMOA.
Le timing de ces annonces est également révélateur. Alors que l'Afrique de l'Ouest est confrontée à une insécurité croissante (sahel, golfe de Guinée) et à une pression démographique, le modèle est-africain propose une réponse structurelle : investir dans la résilience des territoires plutôt que dans la seule sécurité militaire. Le Rwanda, pays enclavé et dépourvu de ressources naturelles, a fait de l'agriculture un levier de puissance économique. Une leçon qui n'échappe pas aux observateurs de la CEDEAO, où la question de la souveraineté alimentaire est devenue centrale, notamment après la crise du Covid-19 et la guerre en Ukraine.
L'évolution récente montre que ces dynamiques ne sont pas isolées. En juillet 2026, le Cyber Africa Forum était reconduit à Cotonou, confirmant l'émergence de pôles technologiques en Afrique de l'Ouest. Parallèlement, le Mining On Top Africa 2026, tenu à Paris, discutait d'un nouvel équilibre dans la gestion des ressources minières. Ces signaux, juxtaposés aux annonces de Kigali, dessinent une tendance continentale : les États africains cherchent à diversifier leurs économies et à attirer des investissements privés dans des secteurs à fort potentiel, quitte à bousculer les modèles hérités de la colonisation. Le Kenya et le Rwanda ne sont pas des modèles à copier, mais des révélateurs d'une aspiration commune.
Une fenêtre d'opportunité pour l'Afrique de l'Ouest ?
Pour les pays de la CEDEAO, ces exemples offrent une grille de lecture. L'économie sénégalaise, qui table sur une croissance de 8 % en 2026 grâce aux hydrocarbures, devra tôt ou tard gérer la transition post-pétrole. L'économie ivoirienne, première productrice de cacao, cherche à transformer localement sa matière première. Les stratégies est-africaines montrent qu'une vision de long terme, adossée à des financements innovants (partenariats public-privé, fonds climatiques), peut transformer des contraintes géographiques en avantages compétitifs. L'intégration régionale, pierre angulaire de la CEDEAO, pourrait trouver dans l'agriculture un terrain de coopération plus concret que les discussions monétaires.
Il serait toutefois hasardeux de transposer mécaniquement ces modèles. Les contextes diffèrent : l'Afrique de l'Ouest est plus exposée aux chocs climatiques extrêmes (inondations, sécheresses) et à l'instabilité politique. Les infrastructures de transport et d'énergie y sont inégalement réparties. Mais les principes qui sous-tendent ces stratégies — planification pluriannuelle, priorité à la résilience, mobilisation du secteur privé — sont universels. Le défi pour les décideurs ouest-africains est de les adapter à leurs réalités, sans se laisser distraire par les rentes extractives.
En définitive, ce qui se joue à Kigali dépasse le cadre agricole. C'est une redéfinition de la place de l'Afrique dans les chaînes de valeur mondiales. En misant sur l'agriculture intelligente, le Kenya et le Rwanda cherchent à capter les financements climatiques internationaux et à répondre aux exigences des marchés européens en matière de durabilité. L'Afrique de l'Ouest, avec ses vastes terres arables et sa main-d'œuvre jeune, dispose d'atouts comparables. Encore faut-il que ses dirigeants acceptent de sortir des sentiers battus et de considérer l'agriculture non comme un secteur d'assistance, mais comme un secteur stratégique d'investissement.
Alors que l'Afrique de l'Ouest s'interroge sur son avenir économique, les annonces de Kigali rappellent que la croissance ne se décrète pas, elle se construit sur des décennies d'investissements cohérents. La question n'est pas de savoir si la CEDEAO doit imiter le Kenya ou le Rwanda, mais plutôt de comprendre pourquoi ces pays ont réussi à faire de l'agriculture un pilier de leur développement. La réponse tient peut-être dans leur capacité à penser le long terme, une denrée rare dans un continent souvent pressé par l'urgence. L'avenir dira si l'Afrique de l'Ouest saura, à son tour, transformer ses potentialités agricoles en moteur de prospérité partagée.